/o-i. S-2_ i^^4|^ O.sh .3 . "^ MEMOIRES DE L'ACADEMIE IMPERIALE DES SCIEiNCES, ARTS ET BELLES-LETTRES DE DIJON. (SrJeiixieme z^etie. — Ctoiue ciuaaieme. AANEE 1856. Mi"'i ii'-i DIJON ^ f-A^'A'^f^'" 'T DROIELLE, place Safnt-Etienne: > M"' V" DECAli,LV, place d'Armes. DARK ^ DERACHE, lue du Uoiiloy, 7 (charge He la tov- ' respondance do rAcadcmie]. 1857 ?^ MEMOIRES DE L'ACADEMIE IMPERIALE DES SCIENCES. ARTS ET BELLES-LETTRES DE DIJON. ^,'2il. 'B.zz. nr I mmm iiwr ^>*wTlw tnnirin —iiHtiji MEMOiaES DE L'ACADEMIE IMPERIALE m^ SCIENCES, ARTS ET BELLES-LETTRES DE DIJON. DEUXIEME SERIE. — TOME V fJ\')wuez J SSic*. *=5«L::A:.^^::i> IM PRIM ERIE LOIREAI-FELCHOT place Saint-Jean , 1 el 3. 1857 \SH f,; MEMOIRES DE L'ACADEMIE UE DI.ION. PARTIE DES LETTRES. ElOGE HISTORIOUE DE L MULT FAR M. FOISSET. On dit que les homrnes de notre temps ont la memoire courte : je viens protester centre cette injure. Peu de jours apres la mort de M. Nault, j'ebauchais un juste mais inconiplet hommage a sa memoire. Aujourd'hui je n'hesite point a reprendre la parole sur cette tombe de- sormais scellee : pour dessiner une figure, ilne fautetre ni trop pres ni trop loin du niodele ; le moment d'ache- ver le portrait de M. Nault nie semble arrive. 11 y a ici d'ailleurs un interet d'un ordre eleve ; il y a plus qu'unebiographie individuello. Nul n'est isole dans Acad., Letlres, 2« serie,l. V, 1S58. I 2 ELOGE HISTORIQUE la cliaine des generations humaines ; chacun de nous est de son temps ; chacun de nous aussi tient par quelques points a ceux qui Tent precede, comme par d'autres points a ceux qui le suivent. Ge sera done placer M. Nault sous le jour qui lui est propre, que de montrer a cote de lui les hommes qui furent ses maitres, puis ceux dont il fut ou I'emule dans sa jeunesse, ou le contemporain dans son age iniir. Qui ne voit qu'il y a la toute une page inedite de notre histoire domestique, a une epoque me- morable assurement de I'histoire generale de France ? M. Nault (Jean-Paul-Bernard) etait ne a Dijon le 16 juillet 1781 . Son pere et son grand-pere paternels etaient professeurs a I'Lfniversite ; c'etait le nom que portait alors TEcole de droit de Dijon, I'une des grandes insti- tutions municipales de notre Bourgogne. Son aieul et son bisaieul matcrnels, MM. Lacoste, d'origine meri- dionale, avaientillustre le barreau de cette province par une vivacite d'esprit hereditaire, dont la transmission a leur petit-fils et arriere-petit-lils faisait dire naguere a un homme eminent que M. Nault etait un vivant temoi- gnage de la vitalite des races. M. Nault lui-meme en etait frappe. Au re vers du portrait de son aieul maternel, il a ecrit ceci : « Jean-Baptiste Lacoste, avocat au Parlement (1), esprit juste, net et penetrant, qui, dans toute question, allait droit a la raison de decider, sans detour ni vaincs (1) N6 le 10 mars 1725, niurl le 14 septembre 1793. DE M. NAULT. 3 paroles. Unissant la clarte de I'elocution a la science des lois, il excella dans la plaidoirie, ou il dominait par la force et la vivacite de sa dialectique. Avocat non moins renomme par I'independance de son caractere (I) et la delicatesse de sa probite que par I'eclat de son talent : I'un des types de cette bourgeoisie de I'ancienne France, attachee a la Religion et a I'Etat, mettant la considera- tion publique avant I'argent, et n'attendant dans la fa- mille un niouvement ascendant que du travail et de la perseverance. — Voue a la profession de nion aieul, j'ai couru les chances de mon temps, ou I'avocat, dans sa carriere, pouvait prendre un plus libre essor, oil la vie civile, dans ses phases, avail ses ecueils et ses perils. J'ai du mes succes a un instinct oratoire de famille, a I'a- mour de mon etat, qui eut pour moi I'attrait d'un art, a des efforts incessants que la bienveillance du public n'a jamais ralentis. Quant a mes travaux litteraires, ils m'ont servi de support contre le choc des evenements, tenant ma pensee tournee vers un pole nouveau et sauvant mon ame du renin de Vennui, selon le mot de Pascal. Dans une carriere toujours la meine, mon grand-pere avait fait de la Utterature un delassement ; et de son etat , I'occupation de sa vie. — Facultes analogues et for- tunes diverses ; mais tout un monde entre deux vies d'hommes. » M. Nault fit ses etudes au college de Dijon, oil il eut, dans sa classe meme, pour condisciple et pour emule, M. Brifaut, de 1' Academic francaise, qui est demeure (1) En 1771, ravoc;)t Lacoste ferma son cabinet, renon^ant ^ son 6uit plut6t que de plaider devaut le nouveau Parlement. •4 ELOGE HISTORIQUE son ami jusqu'a la fin. A quatorze ans, ii sortait de rhe- torique. On etaiten 1795, epoque de transition s'il en fut etde tatonnenients en tout genre. On veuait de fonder I'Ecole Polytechnique : une au- reole merveilleuse resplendissait des lors sur cette crea- tion recente ; il semblait qu'il n'y eut plus en France desormais d'autre etude raisonnable que celle des scien- ces eocactes. J'ai sous les yeux le chiffre des eleves qui i'requentaient le college de Dijon le 12 frimaire an III (2 decemhre 1794) ; j'y trouve six rheloriciens, quatre hmnanistes et quatre-vingts matheniaticiens. M. Nault suivit le torrent avec son frere Einilien, le nieme que nous avons connu officier superieur d'artillerie, causeur si brillant et si bon juge des clioses de I'esprit. Doit- on s'etonner de cet entrainenient? L'avocat Lacoste n'existait plus ; et, d'ailleurs, la Revolution avait eni- porte les traditions de famille et les professions beredi- taires. Le nom d'avocat avait ete aboli comnie entache d'ancien regime. Les homines de lois, comme on disait alors, offraient je ne saurais dire quel melange d'hommes instruits et de praticiens ignares, pele-mele justement odieux aux Anciens du Barreau. M. Nault done s'en- ferma comme tant d'autres dans les mathematiques, et il allait concourir pour VEcole quand son pere lui fut enleve (1). Cette mort decida de sa destinee. La mere de M. Nault ne voulut point se separer de son fils aine; les sciences eurent tort, et ce fils fut conserve a sa vocation naturelle. (1) Le 8 t'riinaire an VI (28 novembre 1797). DE M. NAULT. 5 Jamais homme, en effet, ne fut plus veritablenient faii pour les lettres. Jamais homme n'eut 1' intuition plus prompte, plus vive, plus passionnee, dcs beautes comma des defauts d'un ecrivain. Aussi , chose remarquable! dans ce paroxisme de declamation qui a marque la fin du XVilPsiecle, M. Nault fut toujoursfidele aux ciassi- ques franfais. II ne se lassait point de les relire avec M. Brifaut, en compagnie de M. Riambourg, autre de- serteur des etudes scientifiques. De la ce sens litteraire si fin et generalement si sur ; de la cet amour de la so- briete, de la correction, de I'elegance noble et soute- nue; de la ce sentiment (chaque jour plus rare, helas!) de la propriete des termes et de I'expression fidele a la pensee. II est permis de croire que M. Nault dut beau- coup, sous ce rapport, aM. Volfius, ancien professeur d'eloquence au college de Dijon, homme d'une exquise politesse d'esprit, nourri dans les plus saines tradi- tions des bonnes lettres. — II ne dut pas moins, certes, a I'amitie d'un homme que je n'ai pas besoin de nom- mer (1-). Ainsi s'ecoulerent pour M. Nault les annees de I'ado- lescence. La jeunesse alors n'etait point un mot. La vie n'etait point hatee, haletante, soucieuse, comme les moBurs nouvelles nous i'ont t'aite. On eprouvait moins cette impatience de se I'aire une carriere , cette deman- geaison de [)araitre, ce besoin premature du succes. Le tourment des examens etait inconnu. La fievro de I'a- vancement etait a naitre. C'etait I'heure pourtant oil, decidement maitresses du champ de bataille ouvert en 1789, les classes n)oyennes (1) M. Frantin I'aind. 6 ELOGE HISTORIQUE entraient dans la secondc phase de leur regne. Les tbeo- riciens, diversement iameux, de la Constituante et de la Convention cedaient la place on se melaient a loute une generation nouvelle dliommen-praiiques, homines de guerre, adniinislrateurs, magistrals, dont le cachet commun etait une activite presque fabuieuse dans tons les services publics. Un moment vint ou, cedant a ce mouvement general, I'elite de la jeunesse dijonnaise se pressa au cours de droit ouvert par un homme que nous nous honorons tous d'avoir cu pour maitre, M. Poncet. M. Riambourg et M. Nault furent au nombre de ses au- diteurs; leur vocation publique a tous les deux etait trouvee. La loi du 22 ventose an Xli avait retabli le ta- bleau des avocats : M. Nault y fut inscrit le 25 juillet 1806 ; il avait vingt-cinq ans. Marie I'annee d'apres a la fiUe unique d'un conseiller a la Cour, M. Duclos, qui a ele la fidele compagne des bons et des mauvais jours de sa vie, il attendait d'un ha- sard heureux, comme il I'a dit lui-meme, I'occasion d'essayer son talent, quand, au commencement de 1808, un avoue deposa sur son bureau les pieces d'un proces place au role solennel. M. Nault devait cette bonne for- tune a la bienveillance d'un Ancieu, M. le professeur Joly, dans le cabinet duquel il avait travaille. L'affaire etait grave. Un paysan etait accuse d'avoir viole un depot de 80,000 fr., contie a sa foi durant la tourmente revolutionnaire. II soutenait avoir fidelement rendu tout ce qui lui avait ete remis. Les premiers juges avaient vu la un de ces depots privilegies que la loi qua- lifie de necessaires ; ils avaient ordonne une enquete, puis I'avaient declaree concluante... Le client de M. Nault etait appelant. Sa cause, on le voit, n'etait pas de celles DE M. >'AULT. 7 auxquelles s'attache d'avance la favour publique ; c'etait la une difficulte de plus. Dans une premiere audience, le jeune avocat exposa les fails d'lin ton calme, naturel et vrai; la Cour lui fit savoir qu'elle etait satisfaite, mais on I'attendait a la discussion du Droit. M. Nauli avait a prouver que le depot avoue par son client n'avait point les caracteres tout exceptionnels qui permettent I'admis- sion de la preuve testimoniale : ses points de droit, dis- poses avec art, furent developpes avec force, plenitude et clarte ; la bienveillance des juges alia croissant. Le troisieme jour, consacre a Texamen des enquetes , le Pro- cureur General amena ses amis pour entendre le debu- tant, (I Je vois encore , ecrivait M. Nault trente ans apres, je vois encore M. Ballant appuye sur la barre derriere le siege du Premier President et tenant fixe sur moi son regard penetrant. » Une discussion vive et chaleureuse des declarations des temoins enleva les suffrages, et, le 20 mai 1808^ M. Nault gagnait sa premiere cause tout d'une voix. De ce moment , les avoues prirent le chemin de son cabinet. Mais le jeune avocat sut resister a I'enivrement du succes ; il ne plaida qu'a d'assez longs intervalles, et toujours avec eclat. Ainsi ont fait tous les maitres. Ici je laisse la parole a M. Nault. « Je donuais, dit-il, aux soins d'une cause le temps que mes confreres prenaient pour dix. Mais, dans toute carriere ou les facultesdel'esprit sont en jeu, un homme ne saurait alteindre toute sa valeur que par I'emulation : il faut jouter d'abord conlrc plus fortquesoi; autrement I'esprit s'allanguit, ou il s'egare dans lesvoies d'une pre- somption decevante. Trois choses font les hommes : le naturel, I'etude et I'exemple. 8 ELOGE HTSTORIQIJE « Qiiandj'arrivaiau barr('au,des hommeshabilespon- vaient scrvirde modeles, sinon de tons points, du moins pour los parties essenlielles de I'art. D'un autre cote, la tnagistrature offrait dans ses rangs des notabilites re- coininandables parl'experience et lesliimieres.qiielques- uns de ces hommes dont I'eloge ou la censure laisse trace, dont le suffrage peut flatter un esprit eleve et soutenir son ardeur. L';s uns et les autres de ces hommes distin- gues avaient leur physionomie propre bien marquee, et dont j'ai garde le souvenir (1). ' « L'avocat Boichard elait I'aigle du barreau. Nul n'a plaide plus naturcllement bien. C'etait dans la discus- sion des moyens une plenitude de raison et de verite qui penetraitl'esprit du juge, et, chez I'adversaire, deconcer- tait toutereplique. Cethomme, avec son argumentation, etait irresistible dans le debat d'une question de droit. II n'avait pourtant ni fond de science, ni lettres, A une jeunesse oisive et dissipee avait succede , sans tran- sition pour lui, la vie des affaires, et il passait habituel- lement dans le monde le temps qu'il ne donnait pas a I'examen du dossier ou a Taudiencc. Mais il etait ne avo- cat. Aussi etait-il tout-puissant dans I'improvisation et dans la replique, et jamais meilleur quelorsqu'il s'adon- naita son naturel : au-dessous de lui-meme seulement quand il voulait mettre de Tappret dans sa cause, parce (1) Six Procureiirs Geri(§raux sont sortis du barreuu de Dijon de 1802 k 1822 : M. Legoiix, successivenient plac6 h la tety du Minitlere Public i Dijon, aG6nes et k Paris; M. Ballanl, ^ Dijon; M. Bouchard, a Poi- tiers; M. Jacquinot, a La Haye (puis Ji Paris); M. Riambourg et M. Ndult, k Dijon. Nous ne comprenons point dans celte liste M. Bouvier, Pro- cureur General k Besangon duraiit TEmpire, lequel appartenait en 1789 an harrean de Dijon, ni M. D^z.'^, Procureur Gdn^ralcriminel avant 1811. DE M. JTAITLT. 9 qu'il manquait de ces ressources de I'art que doniient I'etude et la meditation. Nomme Procureur General a Poitiers lors de Tinstitution des coursimperiales, il vou- lut, dans le pays oii il arrivait homme noiivean,s'accre- diter par son talent snperieur de discussion. Deux causes dans lesquelles il porta la parole ont laisse un souvenir qui n'est pas encore efface. 11 soutint cette im- pression favorable par I'amenite de son caractere et sa bonne administration. II a termine sa carrierea son poste. universellement regrette dans la nouvelle patrie qu'il s'etait donnee. « M. Bouchard devait tout a la nature; son emiile I'a- vocat Jacquinot se soutenait a cote de lui par une pre- paration laborieuse. II avail fait en Droit de bonnes etudes; il etait doue d'un exterieur agreable et d'un organe flat- teur; il avail la connaissance et I'usage du monde; il joignait a ces avantages une belle aisance de fortune , si propre a relever le merite reel. M. Jacquinot visait a I'e- loquence, et il maniait, non sans habilete, ces lieux com- muns de I'oraison que I'avocat pent mettre en oeuvre dans I'exercice de son ministere. Et toutefois, son esprit simple, delie, penetrant dans les affaires, — applique aux choses de I'ordre moral manquait a certains egards de finesse et d'etendue. Aussi son talent, preponderant au Palais, vint-il plus tard echouer a la Tribune. Mais il a joui au Barreau d'une reputation meritee ; et, dans*la car- riere de la Magistrature, il s'est distingue par des qua- lites d'un autre ordre qui I'ont place au premier rang. Une .irdeur incessante de bien faire et d'aller en avant secondait sa capacite naturelle : zele profitable a la chose publique, quelque soitlestimulantqui I'anime. Toujours vigilant, toujours accessible, toujours pret a tout, lePro- 10 ELOGE HISTORIQUE cureur General de Paris etait eminemment riiomme de son poste ; il a laisse dans les deux parquets qu'il a suc- cessivement diriges le renoni d'une superiorite marquee dans l"adniinistration . « J'ai ditqu'en face dc nous siegeaient sur les bancs de la magistrature quelques hommes marquants, justes appreciateurs de nos efforts, el propres a nous stiniuler dans la carriere. « LeProcureur General, M. Ballant, avait supplee, par une haute capacite et un travail opiniatre de quelques annees, aux lacunes d'une education imparfaite. Venn a Dijon pour y exercer la profession d'avocat, il s'etaitfait distinguer par une merveilleuse clarte et la force de sa dialectique. Mais il fut bientot appele a remplir les fonc- tions du ministere public, auquel le rendaient eminem- ment propre la nettete de son discernement et I'autorite de sa parole. Je n'ai connu personne qui elucidat comme lui une affaire cmbrouillee et difficile. II ne prenait point de notes dans la cause la plus compliquee, etil resumait sur-le-champ. Une conception rapide , une presence d'esprit que rien ne mettait en defaut, une memoire parfaite lui tenaient lieu de meditations etd'etudes. Get homme avait le sentiment de sa superiorite, et il Texpri- mait avec indiscretion. 11 avait pour la mediocrite ce dedain profond que lui porte un homme qui s'est fait lui- meme'; il se plaisait a Thumilier et a lui faire sentir ses mepris. De la les nombreux ennemis qu'il s'etait faits et qui troublerent de bonne heure la serenile de sa vie. En revanche, il sesentait une sympathie pour le talent par- tout oil il croyait le reconnaitre. Ce sentiment si eleve prcvalait meme dans son esprit sur toutes les considera- tions de politique ou d'opinion : temoin la faveur decla- DE M. NAULT. H ree qu'il porta a M. Riamboirg, a lencontre des con- seils de ses amis. C'esl a lui que j'ai du rnon etat, et qiiand je devius son coUaborateur, il soigna mes succes et ma reputation comme une chose a lui propre. « Le President Guillemot contrastait avec le Procu- reur General. C'etait un homme d'un caractere froid, prudent, politique. 11 cachaitsous I'apparence de la sim- plicite la finesse de sa penetration et seshauteslumieres. 11 vivaita I'ecart, hormis les relations indispensables de son etat, glissant a travers les divisions qui troublaient sa Compagnie et y remplissant le role de moderateur. 11 etait savant dans le Droit, qu'il avait professe, bon hu- maniste et tres-lettre. La douceur de ses moeurs et son merite reconnu lui avaient conciliel'estime de tons, sans qu'il fut envie de personne Par une sorte de noncha- lance, il exprimait laconiquement son opinion au con- seil ; mais, quand il lui arrivait de la developper, c'etait avec une mesure parfaite d'expression et une rare ele- gance de langage. « M. RiAMBOURG etait un homme jeune alors; mais, dans I'opinion publique comme au-dedans de la Cour, il comptait, pour la severite de ses moiurs et la solidite de son esprit, parmi les plus graves personnages de la Com- pagnie. 11 n'avait fait que traverser la profession d'avo- cat pour arriver a la Magistrature, dont les fonctions s'accordaientavec les habitudes calmes de son ame, avec cette liberte de conscience qu'il prisait avant tout, et qui chez lui s'effarouchait des exigences dela clientele. Nom- me conseiller-auditeur en 1808, il remplacait parfois le Procureur General a I'audience ; et, dans ses conclu- sions, il faisait des lors remarquer une composition ori- ginals et forte, une dialectique chaude et nerveuse, qu'il 12 ELOGE HISTORIQUE devait porter plus tard dans des travain d'lin ordre plus eleve, quand il siiivrait la pente de son genie naturel vers les sciences metaphysiques. » Voila dans quel milieu M. Naultavait grandi quand il fut appele a la vie publique. Le 'SO Janvier 1812, il de- venait avocat general a Dijon, en remplacement de M. Jacquinot, envoye commc procureur general a La Haye. 11 etait alorsdans sa trente-unieme annee. Aucun acte de radministration de M. Rallant ne lui fait plus d'honneur que cetle nomination, due tout en- tiere a sa genereuse initiative. M. Nault avait a peine quatre ans de Palais. La tournure toute litteraire de son intelligence nc semblait pas devoir etre un titreaux yeux du Procureur General, homme d'affaires dans toute la portee du terme. Bien des doctrines cheres a M. Nault n'etaient meme point peut-etre les doctrines de celui qui allait etre son chef. N'importe : M. Ballant, comme tous les hommes forts, aimait le merite avec passion ; il voulut que M. Nault entrat au Parquet avec le rang que reclamaient ses succes au Barreau , et il le soutint de toute son autorite. Grand et rare exemple ! Jamais choix, du reste, ne futmieux justifie. M. Nault etait ne avocat general. Les dix annees qu'il passa dans ces hautes fonctions furcnt sans contredit les plus hen- reuses et les plus brillantes de sa vie. A Dijon (au Palais du moins) , aucun homme de notre temps n'a porte le poids de la parole publique avec une superiorite plus voisine de la perfection. A I'audience on ne sache pas qu'il soit jamais echappe a M. Nault un seul mot qui n'eiit pu etre imprime sur I'heure et defier, a la lecture, la critique la plus severe. Un homme qui aurait eu le dos tourne aurait cru entendre lire un requisitoire de DE M. NAULT. 13 Daguesseau : rUlusion eut ete complete. S'il y avail un defaut dans les requisitoires de M. Nault, c'etait peut- etre leur perfection meme, tant I'improvisation s'y fai- sait pen sentir ! Et poiirtant, s'il preparait beaucoup, s'il avait le don de composer de memoire des parlies de dis- cours enlieres, il ccrivait pen ; mais, quand il parlait, le sens litteraire ne Tabandonnait jamais. Cela ne I'empe- chait pasdebien coucluro, etla preuve, c'est qu'attache dix ans a la chambro civile, il a I'ait constamment arret, sauf une seule affaire ou M. Guillemot opina conlre lui. Je n'ai point encore parle de M. Nault comme acciisa- teur public. C'est a la Coiir d'Assises, toutefois, qu'il s'etait acquis cette popularite oratoire dont le souvenir est encore vivant apres treiiteannees. Pour moi, jo ii'ou- blierai jamais sa replique du niois de mai 1821 dans une accusation de meurtre. Le crime poursuivi remon- tait a plus de trois ans el le corps du delil manquail lout a Tail. La defense niail le fail meme du meurtre; puis, parlant de ce point concede par I'accusation, qu'il n'y avail pas eu premeditation, elle disail : « Je vols sur ce banc trois accuses, lequel est coupable? Qui I'a vu? Qui le sail? « Devine si tu peux, et choisis si tu I'oses? » iM. Nault osa choisir : sur sa replique, deux des accu- ses furenl declares coupables d I'unanimite. Disons-leneanmoins^ la lecture des plaidoyersimprimes de M. Nault ne donnerait qu'une idee fort incomplete de I'effet qu'il produisail a I'audience. « Quelle est la parlie principale de I'eloquence ? demandait-on a Demosthenes. — L'action, rcpondail le grand orateur. — Et la se- conde? — L'action. — Et la troisieme? — L'action. » A lous ceux qui, par les seuls ecrils de M. Nault, pre- 14 ELOGE HISTORIQUE tendraient le connaitre tout entier, nous repondrons tou- jours : Que serait-ce si vous I'aviez entendu lui-meme? Ciceron n'a point cru se diminuer aux yeux de la pos- terite en la metlant dans la confidence des etudes pro- longees et des exercices secrets par lesquels il s'etait pre- pare a Taction publique. Parnii les hommes qu'il m'a ete donne de connaitre, M. Nault est le seul qui ait pris litteralementaumot les cunseils etles exeinples de I'ora- teur romain. Qui pourrait dire a quels patients efforts un esprit aussi vif a dii cette action oratoire si parfaite- ment appropriee a son eloquence grave et temperee, cette voix vibrante et mordante, cetto absence de preci- pitation qui perrnettait a I'orateur de marquer avec I'ae- cent, et dans une mesure parfaite, toutes les nuances de sa pensee, cette justessc d'intonation, cette dignile de maintien si pleine d'autorite, sans que jamais elle dege- nerat en froideur, tout cet art, en un mot, toute cette prosodie, tout cet accord du geste et de la voix? En ce genre, M. Volfius etait un grand maitre; nul n'a su mieux dire et mieux lire. M. Nault en eut un autre en- core : ce fut son grand oncle par alliance, M. Decul- lion (1), echappe a la catastrophe de Saint-Domingue, oil il s'etait fait une fortune a I'aide de son talent de bar- reau, vieillard plein d'originalite;, de verdeur et de feu, digne du pinceau d'un Waller-Scott. « 11 lisait admira- blement bicn , ecrit M. Nault, il lisait admirablement bien, avec un accent penetrant qui vibre encore dans ma menioire; et nioi, qui rapportais tout a mon art, j'etudiais sa diction et je recueillais ses couseils. » (1) Aieul maternel de M. le conseiller Piffond, doyen de la Cour. DE iM. NAULT. 15 En 1822, la charge de Procureur General a Dijon de- vintvacante. Depuis dix-luiit mois, pendant que le titu- laire, M. Vandeuvre, siegeaita laChambre des deputes, M. Nault en remplissait les fonctions. Un seul homme a Dijon pouvait se porter son competiteur : c'etait M. Riam- bourg, qui avaitoccupe cette place avant M. Vandeuvre, qui I'avait perdue a la suite d'un changenient de Cabinet et dont les amis politiques se retrouvaient alors tout puissants. MaisM.Riambourg declinatoute candidature; et M. Nault, nomme le 20 juin 1822, fut Procureur General jusqu'au 6 aout 1830. Tons ceux qui, a des degres divers, ont ete ses coUa- borateurs durant cette periode, se rappellent encore avec un sentiment tres-vif a quel point le Parquet etait alors une famille. Mais la facilite de commerce de M. Nault nVnlevait rien pour personne au juste sentiment de la superiorite qu'il s'etait acquise parmi ses collegues. EUe eclatait surtout dans sa correspondance, et Ton ne pent se dissimuler qu'il n'en fut redevable au\ habitudes d'es- pritet de langage qu'il s'etait faites dans le commerce assidu des classiques. Ce n'etait pas a Dijon seulement que cette superiorite etait reconnue : les fonctions de Procureur General a Lyon , celles d'avocat gene- ral a la Cour de Cassation , furent inutilement offertes a notre compatriote ; on hesita meme, dit-on , entre M. Chantelauze et lui pour les fonctions de Garde des sceaux au mois de mai 1830. Mais les jours de la Restauration etaient comptes : un coup de foudre vint arracher M. Nault , dans toute sa maturite, dans toute sa force, a sa chaise curule, a la possession libre, tranquille, honoree, de la situation so- ciale qu'il s'etait faite au prix des efforts de toute une 16 ELOGE HISTORlgUE vie. « Rude epreuve ! » coiiinic il la ecrit lui-meme en parlant d'un autre (1). M. Naiilt, toutefois, ue verifia point pour sa part ce mot deBuffon,que le grand nonibri?, parmi les hommes, meurt de chagrin. Rien n'estplusdignede servird'exemple que les vingt- sixannees qui onlsuivisa disgrace. II perdait en un jour, a quarante-neuf ans, ce que tant d'honnnes ont de plus cher que la vie, « le rang, I'elat, la fortune, toutes choses qui font I'interet et leprixde la .vie sociale, inille foisplus precieusc a riiommc civilise que la vie materielle (2), » toutes choses aussi qui tiennent tant de place memedans nos habitudes intimes et dans iios jonissances privees. Getle revolution soudaine dans son existence ne trouva point M. Nault insensible; niais il ne succomba point a i'epreuve. II ne s'exila point de sa villenatale; il resta an milieu de ses conipatriotes, rentiant sans efforts dans la simplicite de ses habitudes premieres, et donnant a tons I'exemple d'lnie disgnke supportee sans ostentation comme sans depit. II ne repanit point au barreau ; il ne rouvrit point son cabinet. Pour echapper a cet inexo- rable ennui qui fait le fond de la vie humaine, comme parle Bossuet, il choisit, si je neinetrompe^ la meilleure part; il se refugia dans la Religion et dans les Lettres. La Religion, M. Nault I'avait re^ue, enfant, des levres d'une mere fortement chretienne. Jennehomme, il avail L'te preserve de Tincroyance, comme beaucoup d'entre nous, par i'eclatante protestation du Genie du Christia- nisine, puis par I'exemple et par les entretiens fortifiants (1) M. le lihevulier de Berbis. (2) M. Nault, Alerciiridle de 1829. DE M. NAULT. ]1 de M. Riambourg. Homme fait, il elait demeure fidele a la foi de ses jeunes annees, relisant sans cesse Bourda- loue, qui avait ete comme le breviaire de sa mere, et dans lequel il trouvait ces lecons de detachement de ce qui passe qui firent la consolation de sa retraite. « Les honneurs qu'on nous a rendus ne sontplus rien, lui di- sait I'orateur chretien : I'oubli, qui lui-meme est une es- pece de mort, les a aneantis dans la memoire des hommes. » M. Nault s'appropriait apres 1830 ces lignes austeres, ct il ajoutait en marge : « Oublions-les done nous-memes, ces honneurs, non pas a ce point pourtant que les hommes puissent penser que nous n'en etions pas dignes (1). » Telles etaient les dispositions de son esprit quand pa- rurent les Preuves de la ReligioriTpdr le frere de sa mere, M. I'abbe Lacoste, ancien cure de Geneve, le dernier, mais non lemoins remarquable assurement de cette fa- mille privilegiee. M. Nault prit feu sur cet ouvrage; il en fit le sujet d'un serieux travail, qu'il lut a I'Academie en 1835 sous ce titre : Vue generale de la Religion con- sideree dans ses preuves et dans sa doctrine. Ce fut comme le germe du bon livre qu'il publia en 1837 : Verite calho- lique, — livre qui a eu deux editions et qui a ete honore d'un bref de felicitations du Souverain Pontife, dont M. Nault a garde le secret jusqu'a son dernier jour. La seconde partie de cet ouvrage, plus developpee que la premiere, est peut-etre ce que M. Nault a ecrit, sinonde plusneuf, au moins de plus pur etde plus irreprochable. Rien de tourmente dans la diction ; tout y coule de source; tout est marque au coin d'une elegance sobre et (1) M. Nault, Pens^es diverses, ceuvre posthume (1856). Acad., Ltllrei, 2= serie, I. V, 1856. 2 18 ELOGE HISTORIQUB natiirelle. L'auteur a joint a la seconde edition une sorte de revue des Peres de I'Eglise consideres comme ecrivains, coup-d'oeil trop rapide peut-etre, quelle que soit la penetration du juge. Sa dette acquittee envers la verite par excellence, M. Naultne crut pas indigne de lui de defendre une ve- rite d'un autre ordre, dont 1 integrite iinporte plus qu'on ne le pense communement a la preservation de la rai- son publique; 11 s'agit de la verite litteraire. De la les lectures faites par M. Nault a 1' Academic sur la littera- ture du XVII% du XVIIP et du XIX^ siecle (1). L'au- teur n'est point un conservateur endure! : il admire Shakspeare a I'egal d'Homere, il reconnait que la litte- rature classique a ses lacunes, il a meme trop prompte- ment admis peut-etre qu'elle avait fait son temps ; mais c'est pour proclamer plus haut encore que , « dans ses monuments, elle reste immortelle. » C'est pour procla- mer aussi qu'en rompant I'unite, en efFag ant tout centre commun dans les affections du coeur et dans la pensee, I'autre ecole tend iucessamment a fausser le gout et a ruiner les moeurs (2). Cette conclusion ressort avec un bien autre relief en- core de I'oeuvre posthume de M. Nault , de ses Pensces diverses, ciselees comme des diamants, et qui seront peut-etre un jour son premier litre litteraire. C'est la qu'il fletrit, a propos de Jean-Paul Richter, « ces com- positions consacrees au culte de I'avenir, ou le prophete. (1) M. Nault 6tait entr6 k i'Acnd^niie le 21 ft5vrier 1816. II fut nomm(5 Vice-President de cette Comp.ignie Ic 15 Janvier 1817. II en a 6l6 le Pre- sident depuis le 20 mai 1840 jusqu'au 20 d6cembre 1843. (2) Coup d'ceil sur la litteiatuie du WII^ siecle, yiage 15. DE M. NAULT. 19 en poursuivant rinconnii, rencontre I'inintelligible. » C'est la qu'il ecrit ces paroles significatives : « Quelques eclairs qui traversent une nuit obscure ne nous feront jamais aimer lestenebres, » pensee qu'un homme d'es- prit completait en disant qu'on n'aime pas a se promener longtemps par le brouillard. C'esl la qu'il met si inge- nieusement en regard I'auteur de Delphine et celui de la Princesse de Cleves. C'est la qu'il jugo en maitre les viyants et les morts, Lamartine^ Victor Hugo, George Sand, Balzac, — Lamennais, « esprit plus fort que j uste et plus opiniatre que fort ; » Byron , « type de force, d'or- gueil et d'egoisme, digne d'admiration et de haine. » Que dirai-je desautres esquisses de I'auteur, aussi va- riees que les lectures dont il cbarmait un loisir « plus pesant a porter que le joug des affaires (!)'?» Parlerai-je de son etude de M. de Cbateaubriaud , ou de son frag- ment sur Pascal, deux hommes tels que je ne sais en ve- rite si Ton en pourrait citer de plus dissemblables, et qui pourtant ont cela de commun qu'ils ont ete les deux auteurs de predilection de M. Nault, ceux qu'il a le plus relus et le plus aimes? Rappellerai-je ses charmants Sou- venirs de la musique, son appreciation de Fenimore Coo- per et de Paul et Virginie, ou son jugement sur Beau- marchais? Essaierai-je de caracteriser les pages vraiment magistrales consacrees par I'ancien Procureur General a ces gloires du Parquet : Omer Talon, Denys Talon, Bel- lart? La tache serait considerable. M. Nault a beau insister sur le conseil qui iui a ete donne : Soyez I'homme d'un livrel On voit, et nous nous en felicitons, qu'il a (1) Preface de Une Esquisse de Beaumarchais. 20 ELOGE HISTORIQUE ete rhomme de beaucoup de livres. Or, pour apprecier coinme il conviendrait les jugements qu'il porte, il me faudrait juger a mon tour tous les ecrivains qu'il a fait successivement comparaitre a sa barre, et ce serait, je le Grains, exceder les bornes qui me sont imposees. Je dirai done seulemcnt que M. Nault, quelque sujet qu'il traite, se recommande partout par les qualites qui font les maitres, et que, si chacun de ces fragments ne por- tait sa date imprimee, on les croirait tous en verite du meme temps, et du meilleur temps de I'auteur. Rare privilege des plus rares esprits : ne point vieillir; con- server sous les glaces de Tage I'immortelle jeunesse des dieux de la fable, la jeunesse de I'ame avec ses dons les plus heureux, I'enthousiasme et la fraicheur! II n'y a pas en verite d'exageration a dire que M. Nault est mort les amies a la main , puisqu'il est mort au mo- ment de rendre public son hommage a la memoire de Bellart, finissant ainsi en quelque sorte sous la robe rouge et sous I'hermine (1). Un Dijonuais d'un autre siecle, Micbault, je crois, a ecrit ceci : « Nemo propheta in patria^ surtout quand la patrie est precisement Dijon. » M. Nault a donne un de- menti au proverbe ; il a ete prophete dans son pays. La bienveillance qui avait salue ses debuts lui a ete fidele jusqu'au dernier jour. Et c'etait justice; car peud'hom- mes ont ete plus exempts d'envie; pen d'hommes out loue les autres avec plus d'effusion ; pen d'bommes enfin ont ete moins malveillants dans leurlangage. Danscette conversation etincelantequi etait peut-etrele don le plus (1) M. Nault est mort le 12 f(5vrier 1856. DE M. NAULT. 21 eminent dc celte intelligence si vivo et si prompte, on a pu surprendre parfois une malice, jamais un mot qui ressemblat meme de loin a une niechancete. Et maintenant, comment honorer d'une maniere digne de lui le magistrate I'ecrivain, I'homme excellent que nous avons perdu? Nous repasserons souvent, Messieurs, dans notre esprit et dans notre coeur, les exemples qu'il nous a donnes dans la vie et dans la mort. Nous aime- rons a les redire a ceux qui ne I'ontpas connu. Nous re- 1 irons surtout le testament litteraire qu'il nous a laisse : ces Pensees qui lui survivent comme la meilleure portion de lui-meme , qui ne sont pas toutes egalement incon- testables sans doute , mais ou respire partout un senti- ment si vrai du beau et du bon ; — ces Pensees trop courtes ou il revit tout entier, oii nous retrouvons tout ensemble, avec la foi si ferme et si sereine du chretien, la mure experience du magistrat et de I'homme du monde, le trait vif et acere de I'homme d'esprit, le tact si exerce de I'homme de gout, le coeur si pur de I'homme de bien^ comme nous y retrouvons aussi I'ecrivain a son heure la mieux inspiree. Oui, nous reUrons, nous me- diterons ces Pensees qu'il dedie avec confiance aux hommes qui I'ont pratique, et parmi lesquelles vous voulez bien que je m'arrete a celle-ci : « Laisser une « memoire honoree est une partie de notre heritage «■ dont jouiront les survivants que nous avons aimes ! » NOTICE CHEVALIER DE BERBIS par M. GiBARD DE CAUSEMBERG ingenieiir en chef des Ponls-el-Chaiissees en relraile. Deja1>lus de quatre annees out passe sur la toinbe qui renfermc la depouille mortelle d'un des membres les plus distingues de 1' Academic, et rien encore n'avait ete dit dans cette enceinte pour rappeler ses tilres noinbreux a la reconnaissance du pays. Pourtant le chevalier de Berbis, moins que tout autre, et vous I'avez bien senti, Messieurs, pouvait etre oublie par vous, car il s'etait trouve mele de la maniere la plus honorable a la vie politique sous le gouvernement de la Restauration ; il avait traverse pur et sans reproches I'epoque de la faveur et I'epoque des troubles, et vous I'aviez vu egalement ferme en presence des offres seduisantes du pouvoir et des menaces de la rue. D'ailleurs le nom de Berbis, historique de longue date pour la Bourgogne, historique maintenant pour la Franco, avait droit autant qu'aucun autre a figurer dans vos fastes. L' Academic , en me choisissant , moi depuis si peu de 24 NOTICE temps rallie a ses travaux, pour lui presenter I'eloge d'un tel homme, m'a fait un grand honneur et m'a im- pose une tache bien douce; il est honorable, il est doux, en effet, d'avoir a raconter les principaux actes d'une si belle carriere, quand d'ailleurs on a connu, apprecie et aime celui qui I'a parcourue. Puissent mes efforts me permettre de m'acquitter dignement de ce que vous avez espere de moi. II n'est dans mon intention ni dans votre attente que je vous racontc en detail la vie privee de M. de Berbis; je passerai rapidement sur le temps de sa jeunesse pour arriver a celui ou, nourri par la reflexion et par I'etude, il s'est- montre tout a coup eminemment propre a la discussion des affaires publiques, II n'avait, au reste, en toutes choses , qu'a se penetrer des traditions de ses an- cetres, qui, des longtemps deja, s'etaient illustres dans la Bourgogne ; il descendait, en effet, d'une de ces vieilles et respectables families d'aristocratie munici- pale et parlementaire, gardiennes hereditaires des droits et des franchises de la cite et de la province. Des 1431, Pierre Berhis etait membre duGrand-Con- seil des dues, et quatre annees plus tard maire de Dijon. L'histoire locale ne laisse aucun doute sur la maniere distinguee dont il s'acquitta de son edilite. Mais I'evene- ment le plus remarquable de sa vie est la part qu'il a prise en 1435, comme envoye du due de Bourgogne Philippe-le-Bon, a la negociation et a la signature du fameux traite d'Arras , qui sauva la France de la domi- nation anglaisc, en agrandissant toutefois les etats des dues. 11 eut aussi, pendant la duree de sa charge, la favcur d'etre momentanement depositaire, en sa propre maison, d'une relique insignc, d'une hostie miraculeuse SUR LE CHEVALIER BE BERBIS. 25 envoyee par le pape Eugene IV au due Philippe-le-Bon, qui en fit don a la Sainte-Chapelle de Dijon. En 1521, Philibert Berbis etait eonseiller au Parle- ment de Bourgogne. 11 jouissait d'nne grande estime dans sa compagnie, et fut charge de plusieurs impor- tantes missions, entre autres de celle d'aller demander a toute la noblesse du duche la dixieme partie du revenu de ses biens nobles pour aider a payer la rancon du roi Frangois I" . Philippe Berbis, fils du precedent et son digne suc- cesseur, etait doyen de la Sainte-Chapelle de Dijon et vicaire general de I'eveche de Langres. II fut refu eon- seiller au Parlement en 1551, et a figure honorablement aux ifitats de Blois en 1566, comme depute du clerge du bailliage.Son inepuisable charite I'avait fait surnommer le bon doyen, et les services qu'il avait rendus a son pays par son zele et par sa parole lui meriterent la plus hono- rable epitaphe qu'une tombe puisse recevoir, car on y trouve cette phrase : Heredibus pecunice liquit parum, sed gloriiv multum. « II a laisse a ses heritiers peu d'ar- gent, mals beaucoup de gloire. » L'illustration de la famille Berbis ne s'arrete pas la. Elle n'a cesse d'avoir un de ses membres au Parlement qu'en 1 704. Un d'eux exerca meme cette charge pendan'' quarante-sept annees et devint doyen de la compagnie, et Benigne Berbis, son fils, est celui qui, d'apres I'his- toire du regno de Louis XIII parle P. Griffet, a figure au nombre des juges du marechal de Marillac et de son frere , et a vote pour I'acquittement des nobles accuses. II y avait a cette epoque un veritable courage dans ce vote ; car on salt ce que valaient les rancunes de Riche- lieu. 26 NOTICE Depuis 1 704 , les Berbis avaient quitte la toge pour I'epee et avaient obtcnu dans les armes une distinction nouvelle; mais, si je voulais m'etendre ici sur cet autre genre de services, je depasserais les bornes convenables de cette digression sur le passe d'une famille et d'un nom aujourdiiui menaces de s'eteindre, et je m'em- presse de revenir. Messieurs, a I'homme qui nous inte- ressc tous, qui seul desormais va nous occuper, et qui a clos si glorieusement la liste des illustrations de cette famille. Le chevalier de Berbis (Henri-Jules), ne a Auxonne le 7 novembre 1773, avait seulement seize a ns en 1789. 11 avait pris du service , comme cadet, dans le corps de I'artillerie, quand la revolution, a son debut, s'avan?ait deja a pas de geants, en fauchant les anciennes institu- tions de la France; les princes du sang, prevoyant I'o- rage, avaient cherche un asile a I'elranger; Louis XVI et sa famille avaient tente de les suivre dans la funeste journee du 21 juin 1791 . Ce fut alors que le jeune mili- taire se decida a accompagner son frere aine aux bords du Rhin et a joindre avec lui I'armee qui s'y organisait sous les ordres du prince de Conde. Quels que soient les points de vue divers sous lesquels les historiens aient envisage I'emigration de cette epoque, on confoit que nous n'ayons pas ici la tache de les discuter ; a I'age qu'avait alors le chevalier, on se decide par I'entraine- ment du moment, par le courage, par I'honneur mili- taire, quand des deux cotes on voit, d'ailleurs, flotter un drapeau fran^ais. Le malheureux sort de I'armee de Conde et des gentilshommes qui la formaient n'est que trop connu. Proscrits dans leur patrie, jalouses par les etrangers , qui ne s'habituaient pas , en combattant la SUR LE CHEVALIER DE BERBIS. 27 France, a considerer des Frangais comme allies , les de- boires, les privations de tout genre et I'abandon dans les revers furent leur partage. Les deux freres, degoutes d'un service desormais sans esperance dans son but et si penible dans son accomplissement , ^prouvant d'ail- leurs les ennuis si cuisants de I'exil et le besoin si impe- rieux de revoir la patrie, se deciderent, pendant I'avant- derniere annee du regne du Directoire, a repasser la frontiere. Le danger n'etait plus le meme pour les emi- gres que sous la Convention , mais il etait tres-grand encore. Heureusement qu'apres avoir traverse la France au milieu d'apprehensions qui se renouvelaient sous toutes les formes et a chaque instant^ les deux proscrits trouverent a Dijon un genereux asile dans une famille trop bien connue de vous, Messieurs, pour qu'il soit ne- cessaire de la nommer ici , et qui sut braver, pour les cacher, les abriter et les servir, la terrible menace des lois de sang qui n'etaient pas encore abolies. Mais de grandes precautions etaient necessaires, et le chevalier, force de passer dans un reduit obscur les dix-huit mois qui s'ecoulerent depuis sa rentree jusqu'a I'epoque libe- ratrice duConsulat, ne pouvant se resoudre a renoncer aux etudes qui ont fait le charme de toute sa vie, y com- promit ses yeux, qui n'avaient jamais ete bons, et pre- para ainsi la cecite presque complete qui affligea ses dernieres annees. En compensation, son anie, trem- pee de si bonne heure dans les privations et les dangers, se fortifia encore dans la solitude et dans la reflexion, se preparant ainsi aux luttes de I'avenir. Depuis cette epoque jusqu'a I'annee 1814, un seul incident remar({uable vint interrompre I'uniformite de la vie de M. de Berbis. On se rappelle qu'en 1810, 28 NOTICE Na[>oleon, an faite de sa puissance, mais pres de son declin, avait concu la fatale pensce de supprimer la puissance temporelle du chef de I'Eglise. Pie VII etait presque en exil a Savone, et les cardinaux formant le Sacre-College avaient ete forces de se reunir a Paris. En meme temps, le mariage de I'heureux vainqueur de I'Europe conti- nentale avec une archiduchesse d'Autrichc allait s'ac- complir. Or, le jour meme ou cette union etait celebree avec pompe, treize cardinaux sur vingt-huit manquerent a la ceremonie. Le prince, irrite, les fit depouiller de la pourpre et les dispersa dans plusieurs villes de province, ou ils etaient soumis a une etroite surveillance. Le cardi- nal di Pietro , I'un des plus considerables d'entre eux, eut pour residence Auxonne , que le chevalier habitait alors avec sa mere. Ce prince de I'Eglise fut frappe de la piete, de I'instruction , de I'esprit reflechi que mon- trait un homme encore si jeune. II rechercha ses entre- tiens, meme ses conseils, et lui temoigna la plus grande confiance. Cette intimite fut honorable pour tons les deux, en prouvant la penetration de I'un et I'incontestable me- rite de I'autre. Mais les evenements marchaient vite , et nioins de quatre annees apres cette epoque, dans les premiers mois de 1814, 1'immense domination qui avait tenu le monde enchaine plutot que soumis n'existait plus, et I'etranger occupait a son tour la capitale de la France. Les personnes qui out vu Paris en ce moment se rap- pellent qu'alors , tout en deplorant les malheurs de la patrie, on accueillit avec une satisfaction generale la paix qui succedait a vingt- quatre annees d'une guerre ruineuse et cruelle... Les Bourbons arriverent sur ces entrefaites ; leur presence etait la garantie de cette paix; SUR LE CHEVALIER DE BERBIS. 29 Louis XVllI, qu'on connaissait peu, il est vrai, nous ap- portait aussi une liberie convenable dans les pouvoirs publics et des esperances de prosperite. On ne peut done pas s'etonner de I'enthousiasme qui eclata a son entree dans Paris , quand , precede et suivi de plusieurs centaines de generaux de I'Empire qui partageaient les vivats de la foule , il venait remercier Dieu a Notre- Dame d'avoir mis fin a ses longs jours d'exil et aux flots de sang qui avaient ete verses. Pour le chevalier de Ber- bis, c'etaient les souvenirs de sa jeunesse revenus, ie reve de toute sa vie accompli, son desir le plus cher rea- lise; c'etait un sentiment deja vieux reveille dans un cceur encore jeune : aussi le vit-on se ranger avec ardeur au nombre des partisans les plus zeles du nouveau re- gime; il sentait, d'ailleurs, que I'heure etait venue pour lui d'employer utilement pour son pays les connaissances acquises dans la retraite. Aussitot apres les tristes evenements de 1815, mar- ques par de sanglants revers , il fut charge , comme membre du Conseil municipal de Dijon, du reglement des requisitions faites pour I'entretien des troupes etran- geres pendant I'occupation qui suivit ces evenements- II s'acquitta de cette tache difficile avec autant d'intel- ligence que de justice , a la satisfaction de tons et avec une energie toute militaire , si necessaire en de pareils moments. Des lors sa place fut marquee parmi les hommes qui devaient prochainement et dignement re- presenter le departement. Deja membre du Conseil ge- neral, il fut elu depute apres la loi qui institua les grands colleges electoraux, et fit son debut dans la session de 1817. Le temps toujours si penible des reactions etait alors passe, et celui de la discussion des lois organisa- 30 NOTICE trices etait venu; le nnuvoau depute arrivait ainsi au moment favorable pour les esprits d'ordre et de paix , et a la suite dc cettc session , oil il avait deja su faire apprecier son merite, il recjut de Louis XVIII la croix de la Legion-d'Honneur. Depuis, il n'a pas cesse de representor le departement a la Chambre des deputes jusqu'en 1831, et, dans ce long espace de temps, il a pris part d'une maniere heu- reuse a toutes les discussions importantes qui ont eu lieu , principalement pour les his de finance , et les com- missions du budget I'ont presquc toujours compte au nombre de leurs membres les plus laborieux. M. de Vil- lele, dont les hautes lumieres en ce genre sont aujour- d'hui universcllement reconnues, I'avait distingue entre tons les autres et voulut^ a deux reprises, lui confier une direction generate importante. M. de Berbis ne crut pas devoir I'accepter, non qu'il dedaignat une fonction du premier ordre sous un gouvernement qui avait toutes ses predilections , mais parce qu'il croyait ses connaissances speciales insuffisantes I ! Modestie bien rare dans un temps comme le notre , oil chacun se croit propre a tout , et bien meritoire chez un homme dont la fortune etait si minime , qu'a cette epoque oil elle ne s'etait pas encore accrue de I'heritage de sa mere , et malgre les habitudes les plus modestes, il avait peine a vivre a Paris pendant la duree des sessions. Dans les intervalles de liberte que lui laissaient les travaux legislatifs, des travaux moins releves, mais a peu pres du meme genre , I'attendaient a Dijon aux reunions du Conseil general et du Conseil municipal. On ne se faisait pas faute d'accumuler sur un homme si zele toutes les fonctions gratuites a la fois , et jusqu'en SUR LE CHEVALIER DE BERBIS. 31 1830 le Grand-Hopilal de Dijon le comptait parmi ses administrateurs les plus habiles et les plus devoues. U accomplissait tous ces devoirs publics avec une ponctua- lite presque militaire , avec une conscience toute chre- tienne. Enfin, et c'est ici pour I'Academie, pour nous tous, un souvenir qui nous est cher, an milieu de ces occupations si lourdes il ne negligeait pas vos seances, Messieurs, et il etait heureux et empresse d'y apporter le tribut de ses lumieres. Essentiellement laborieux et utile, il etait a tous et partout. Les honneurs etaient venus tout naturellement cher- cher un honime qui s'oubliait et qui ne faisait ombrage a personne ; nomme officie'r de la Legion-d'Honneur en 1826, il etait decore du titre de comniandeur a la fin de 1829. Nous arrivons a une epoque de la vie publique de M. de Berbis et a ceux de ses actes qui ont ete diverse- ment apprecies et, a notre avis, inexactement juges par ses contemporains. Le regne de Charles X s'etait ouvert , conime on salt , par I'affranchissement de la presse periodique et I'abolitionde la censure; des accla- mations generates avaient saiue ces libertes nouvelles ; on concevait , par ce debut , les plus belles esperances pcur I'avenir, et la joie qui s'ensuivit etait, on peut le dire, universelle. Mais rien n'est trompeur , helas! comme ces aurores sereines qu'on se plait a conside- rer comme le presage d'un beau jour. L'avenement de I'infortune Louis XVI avait aussi ete accompagne de ces ovations et de ces horoscopes populaires ; les plus utiles reformes, annoncees aiors et promplement realisees , jus- tifiaient de reste cette allegresse, qui s'eteignit pourtant bientot dans la sedition et dans le sang. Son frere, roi 32 NOTICE comme lui, devait, comme lui,eprouver ces terribles re- tours de la faveur publique; mais il ne perdit que lacou- ronne. On se fit une arine de cet affranchissementines- pere de la presse contre le gouvernement meme, a qui on le devait. Les partis sent inexorables dans leurs ran- cunes.etl'on vit lesjournauxde I'opposition attaqueravec aigreur moins les actes du gouvernement que les pro- jets qu'onlui supposait. De son cote, le gouvernement fit des fautes, et ces attaques auxquelles il etait en butte en furent en grande partie la cause. — Le ministere Marti- gnac avait ramene quelque temps I'opinion par la pre- sentation de projets de loi depuis longtemps desires et attendus. On se plaisait a voir en lui une ere nouvelle. Cependant il tombait , en I'absence des Chambres, sous Taction d'une intrigue de cour. Au milieu de ces evenements, le chevalier de Berbis etait devenu dans la Ghambre un homme considerable; rapporteur du budget des recettes en 1826, il avait ete elu rapporteur du budget des depenses dans la session de 1827, et le consciencieux travail qu'il redigea alors sur I'emploi des finances de I'Etat lui fit le plus grand honneur et est demeure son ceuvre parlementaire la plus imporlante. 11 devait uniquement cette distinction a son merite personnel, au bon sens, a I'a-proposde ses remarques et de ses conseils. II abordait la tribune sans preparation et sans embarras ; bien penetre du sujet qui I'y appelait, il s'exprimait avec clarte et facilite ; il etait toujours ecoute avec attention, parce qu'on savait que ses observations etaient courtes, frappees au coin d'un juge- ment parfait et entrant au plus vifde la question. Aussi la Chambre lui avait-elle rendu une eclatante justice en le mettant, en 1829, au nombre de ses vice-presidents. SUR LE CHEVALIER DE BERBIS. 33 Enfin, la breve mais orageuse session de mars 1830 venait de s'ouvrir; le chevalier de Berbis avail ete porte comme candidal a la presidence par 131 suffrages ; il ne se trouvait par la que le sixieme sur la liste , et ne put faire partie des cinq candidats qui devaient , d'apres la Charte, etre presentes au choix du roi. Quelques voix de plus , il eut ete permis a Charles X de lui conferer cette haute dignite, et peut-etre alors que, par I'influence qu'elle lui aurait donnee, il serait parvenu a conjurer la tempete qui grondait deja. L'adresse fut discutee, comme elle I'etait necessairement a cette epoque , en comite secret, et pour trouver les details de la discussion il faut les chercher ailleurs que dans les colonnes du Mo- niteur. G'est ceque j'ai eu soin de faire, Messieurs, car il importail de les rappeler succinctement ici ; Ton oublie vite en France , et cela arrive surtout apres d'aussi graves evenements que ceux du quart de siecle ecoule depuis 1830. Les principaux paragraphes de l'adresse dite des 221, qui fut definitivemnt votee, elaient ainsi congus : « Une defiance injuste des sentiments et de la raison « de la France est aujourd'hui la pemee fondamentale « de I'administration. Votre peuple s'en afflige, parce a qu'elle est injurieuse pour lui ; il s'en inquiete^ parce « qu'elle est menacante pour ses libertes. M Entre ceux qui meconnaissent une nation si calme, « si fidele , et nous qui , avec une conviction profonde , « venous deposer dans votre sein les douleurs de tout « un peuple jaloux de Vestime et de la con/iance de « son roi, que la haute sagesse de Votre Majeste « prononce ! » 11 y aurait beaucoup a dire sur la redaction de ces Acad., Letlres, 2e serie, t. V, 1856. 3 34 NOTICE paragraphes, aujourd'hui surtout qu'on peut jiigerfroi- denient leiir portee et leurs consequences. Mais ce qui saute aux yeux d'abord, c'est qu'on y attaquait unepemee et non des actes, et que le pouvoir, apres une pareille mise en demeure, devait dissondre la Chambre pour en appeler aux electeurs, ou abdiquer. C'est dans des cas aussi graves que les moyens ternies peuvent etre utiles ; malheureusement, au milieu des pas- sions qui s'agitent, ils ne satisfont presque personne, et les hommes sages ne sont alors presque jamais entendus. M. de Berbis et le groupe des deputes auxquels il servait en quelque sorte de chef et de conseil avaient con^u I'espoir de faire adopter im amendement qui, tout en faisant une large concession aux pretentions et aux alarmes de I'opinion, permettrait d'eviter ou d'eloigner au moins un redoutable conflit ; c'est dans cet excellent esprit que fut redige, principalement par M. de Berbis, cet amendement devenu celebre, que son ami, M. de Lorgeril, presenta, mais dont il se reserva d'etre le defenseur a la tribune... En voici les termes : c( Cependant , notre honneur, notre conscience, la « fidelite que nous vous avons juree et que nous vous « garderons toujours, nous imposent le devoir de faire tt connaitre a Votre Majeste qu'au milieu des sentiments « unanimes de respect et d'affection dont votre peuple « vous entoure, de vives inquietudes se sont manifestees « a la suite des changements survenus depuis la derniere « session. C'est a la haute sagesse de Votre Majeste « qu'il appartient de les apprecier et d'y porter le re- u mede qu'elle jugera convenable. Les prerogatives de « la Couronne placent dans ses mains augustes les « movens d'assurer entre les pouvoirs de I'Etat cede SUR LE CHEVALIER DE BERBIS. 35 « harmonie constitutionnelle aussi necessaire a la force « du trone qu'au bonheur de la France. » Tons les homtnes impartlaux ayant ainsi les deux textes sous les yeux, peuvent juger maintenant de la dif- ference profoiide qu'ils presentent dans leur esprit et dans leur redaction. L'un, presque factieux, etait plein de perils; I'autre, respectueux mais ferme, aurait sans doute conduit a de tout autres resolutions. Mais la droite, par I'organe de M. Berryer, attaqua vivement I'amen- dement aussi bien que le projet d'adresse, en se fondant sur ce que , contrairement a I'usage, il ne repondait pas au discours du Trone. Cette tactique prevalut; le rejet de ramendement s'ensuivit ; ce fut un malheur et une faute. D'apres le Journal des Dehats , M. de Berbis defendit ramendement par les considerations suivantes : « 11 trouve la position de la France singuliere : elle « est prospere, elle est heureuse, et pourtant elle eprouve « de penibles anxietes... 11 faut sans doute eclairer le a souverain sur cet etat de choseSj mais il faut le faire (( avec respect. L'orateur pense que ces conditions pour- « raient etre niieux remplies qu'elles ne le sont dans le « projet d'adresse ; il ne se porte pas le defenseur de « I'administration actuelle, mais encore faut-il avoir des « torts a lui reprocher pour exprimer de I'antipathie. « L'amendement lui parait propre a concilier les voeux « de ceux qui veulent faire entendre la verite au Trone « avec les menagements qu'on lui doit. » C'etait assurement la le langage de la moderation et de I'entente parfaite de la situation, et il est impossible de croire que le meme homme qui formulait ainsi dans le comite secret sa consciencieuse opinion ait pu voter 36 NOTICE ensuite les paragraphes du projet d'adresse que nous avons cites; et, nous le disons bien haut pour detruire uno idee que nous avons trouvee enracinee chez ses amis et meme chez ses parents , le chevalier de Berbis n'etait pas au nombre des deux cent vingt-et-un... Ce n'est pas, assurement, que les nonis les plus honorables ne figu- rassent dans cette liste ; mais pour lui c'eiit ete renoncer par entrainement ou par faiblesse aux sentiments poli- tiques qu'il avait toujours professes : c'eut ete un tort grave, une tache dans sa carriere, et nous ne saurions mettre trop de soins a en laver sa memoire. D'abord , j'affirme tenir de lui-meme qu'il a vote contre le projet d'adresse apres le rejet de Tamendement, et pour vous. Messieurs, ce temoignage suffirait pent-etre; mais j'ai fait plus, j'en ai appeie aux souvenirs de son respectable et aujourd'hui tres-regrelte collegue, M. Saunac, qui m'a confirme le fait. Enfin, j'ai considte les journaux de 1830 : la liste des deux cent vingt-et-un ne se trouve ni au Moniteur ni dans les autres collections que j'ai cues sous les yeux ; mais lors des elections generales de juillet 1830, qui suivirent la dissolution de la Chambre , le Journal des Debats et les journaux de I'opposition ont fait suivre, sur leslistes des deputes reelus, tons les noms de ceux qui avaient vote I'adresse de cette mention : un des deux cent vingt-et-un. Or, celui de M. de Berbis n'est pas ainsi desigue ; il est seulement porte comme ayant vote I'amendement qu'il avait redige et defeudu. Ces details paraitront un peu minutieux dans une Notice academique ; mais ils etaient , a notre avis , neces- saires, parce qu'ils portent avec eux la conviction. Le resultat des elections faisant prevoir au ministere une opposition encore plus formidable dans la session SUE LE CHEVAXIER DE BERBIS. 37 qui allait s'ouvrir, le coup d'Etat fut resolu , les fatales ordonnances furont sigtiees , et la revolution eclata. Au milieu du chaos qui s'ensuivit, les Chambres, plus ou moins legalement convoquees, s'assemblerent, et M. de Berbis crut que son devoir etait sur la breche. 11 arrivait a Paris dans les premiers jours d'aout. S'abstenir en pareil cas est assurement un parti commode, mais non pas, il faut en convenir, un parti courageux. La suite permet seule de juger les hommes qui se sont ainsi devoues. Si M. de Berbis etait venu chercher les faveurs du gouvernement nouveau, luiqui avait refuse celles de I'ancien qui avait toutes ses affec- tions, nous n'essaierions pas de Ic defendre ici : ce serait un ambitieux comme on en a tant vn, et rien de plus. Mais un plus noble but I'appelait dans la Chambre nouvelle; il y venait defendre les principes d'ordre et de conservation alors si violemment menaces. II s'etait d'a- bord berce de I'espoir d'obtenir au moins la regence ; mais quand les bancs deserts, abandonnes par ses amis politiques, lui eurent assez montre I'inutilite d'une pa- reille tentative , il y avait encore a combattre la repu- blique et I'anarchie, et il resta...Tel est le sens de la maxime latine qui fut citee par lui en pretant serment au nouveau regime et qui lui a ete si inconsiderement reprochee : Salus populi suprema lex estol... Si, a une autre epoque, des voix impure? qui prechaient le crime et demandaient du sang ont deshonore I'expression de salut public, fallait-il done TeCfacer du dictionnaire des honnetes gens?... Qu'on me permette de citer ici un fragment d'une lettre que M. de Berbis m'ecrivait en fevrier 1831, parce que ce fragment a le double avantage de faire connaitre 38 NOTICE quelle etait alors la nature de ses preoccupations, et de donner un exemple de la rectitude de ses idees et de la precision de son style . « A I'interieur, le pouvoir est sans force et sans consis- « lance faute d'energie et d'habiletede lapartdu minis- « tere, qui est plutot a la remorque de rextreme gauche « que dans la ligne qu'il devraitsuivre ; et quant a I'exte- « rieur, notre diplomatic a ete si vacillante, si versatile, « que nous voila entre un refus et une acceptation du « trone de Belgique, qui sera "un mauvais parti de quel- « que maniere que Ton fasse. L'on pousse toujours a la « guerre , et, si elle survenait , ce serait la plus grande « des catamites, car alors il faudrait avoir recours a un « gouvernement revolutionnaire. Le commerce et I'in- « dustrie sont toujours en souffrance, et notre budget est « enorme. Vous voyez que tout ne me parait pas cou- « leur de rose, tant s'en faut ! » Helas ! ses previsions lui faisaient entrevoir deja 1848 dans les langes de 1830. Ce fut, en effet, I'ecueil de la monarchie nouvelle, que la necessite, constammenl elu- dee mais se representant toujours plus imperieuse , d'implanter le principe d'autorite surles mines du prin- cipe de liberte qui avait preside a son avenement : tant il est vrai que le pouvoir subit toujours, malgre ses ef- forts, le vice de son origine, et qu'ainsi sa chute se trouve preparee au moment meme ou il s'eleve ! La Chambre, qui siegeait encore en 1831, devait ce- der la place a celle a elire d'apres la Charte aniendee et d'apres la loi nouvelle. Le chevalier de Berbis n'avait nulle esperance de s'asseoir de nouveau sur ces bancs ou il s'etait fait respecter de tons les partis et aimer de tous ses coUegues. Nous avons lieu de croire qu'il n'y SUR LE CHEVALIER DE BERBIS. 39 renoiifa pas sans regret ; mais il n'etait pas a la hauteur des passions du moment et il n'essaya meme pas d'une candidature sans succes possible. Sur ces entrefaites , Casimir Perrier arrivait au pou- voir ; il avait su apprecier la valeur du noble depute de la Cote-d'Or, et, ne le trouvant plus au nombre des mcmbres de la Chambre nouvellement elue , il s'em- pressa de lui offrir la pairie... lei , si le doute avait pu etre permis sur les vrais motifs qui I'avaient determine a prendre part a la deuxieme session de 1830, sa con- duite apres une pareille offre ne laisse a personne le droit de les mettre en question. II aimait la vie et les discus- sions parlementaires ; elles etaient entrees dans ses ha- bitudes depuis quatorze annees, elles avaient fait sa gloire ; il devait lui en couter beaucoup d'y renoncer pour jamais. 11 n'hesita pas a le faire pourtant, afin de rester tidele a son drapeau, qui etait celui des plus nobles infortunes. 11 remercia dignement Casimir Perrier de lui avoir fait cet honneur, mais il en declina I'accepta- tion et rentra, pour n'en plus sortir, dans la vie privee. Notre si regrettable collegue, Messieurs, a laisse deux manuscrits , mais qui malheureusement , d'apres son expresse volonte , ne sont pas destines a voir le jour. L'un est un Ahrege chronologique des evenements de la revolution frangaise , ecrit a son point de vue et sous I'impression du moment; ce travail serait interessant pour vous a plus d'un titre. L'autre, qui a beaucoup plus d'importance , est une Classification raisonnee des lois de Mo'ise, qui ne fut pas seulement, comme vous le savez, un grand prophete inspire de Dieu, mais un legislateur du premier ordre. 11 avait a accomplir une des oeuvres humaines les plus difficiles, la transformation d'un 40 NOTICE peuple nomade et pasteur en un peuple agriciilteur et fixe, en lui ouvrant cette terre promise, atteinte et con- qiiise apres tant dc traverses et de sanglants combats. 11 fallait lui preparer des lois toutes nouvelles appropriees a sa condition ; et c'est la qu'on pent admirer la pre- voyance divine qui inspirait cet homme prodigieux, ce grand legislateur des Hebreux, qui, sachant qu'il ne lui serait pas donne de presider lui-meme a I'installation disrael dans cette heu reuse contree qu'il aper^ut un jour, mais que son pied n'a pas foulee, ne laissa aux chefs qui devaient lui succeder rien autre a faire qu'a se conformer a la loi ecrite. On sait que ces lois^ oil tout est prevu pour le culte, I'administration, la propriete, la police, sont distribuees sans ordre dans plusieurs livres de la Bible. II etait digne des meditations d'un homme aussi religieux, aussi Chre- tien, de classer ces remarquables lois suivant le rang logique qui leur appartient et Penchainement naturel des textes sacres, et de faire ainsi mieux ressortir la haute sagesse qui les avait dictees. C'est avec un grand et pe- nible regret que je suis force de dire que cet ouvrage qu'il avait si bien prepare, ne devant pas paraitre, reste a faire, et que nul ne pourra le faire mieux que lui. Cet amour des lettres sacrees qui avait decide de la part de M. de Berbis le choix d'un pareil travail se liait intimement aux croyances et aux pratiques chretiennes de toute sa vie. Sans y metlre aucune ostentation, il etait en effet catholique regulier des sa jeunesse, et, quelles que fussent ses occupations nombreuses a I'epoque des fonctions politiques et municipales qui lui ont ete confe- rees, rien ne le detournait de I'accomplissement ponctuel des devoirs religieux, qu'il faisait passer avant tous les SUR LE CHEVALIER DE BERBIS. M autres; il ne s'en vanlait pas, il en parlait rarement, il n'essayait en ce genre aucune propagande, hors cells de I'exeniple, la meilleure de loutes. Une personne liee d'amitie avec le chevalier de Ber- bis en a trace le portrait fidele, et il nous a paru si complet , si saisissant de verite , que nous aurions regarde cette Notice comme imparfalte s'il n'y avait trouve sa place, et que nous nous sommes empresse d'accepter I'autorisation qui nous a ete donnee de le produire. « Le chevalier de Berbis avait de I'esprit, de I'intelli- « gence, des vues politiques et I'entenle des affaires; « mais le cote le plus remarquable de son caractere etait « le cote moral , et c'est celui dont on s'est le moins oc- « cupe. Ce sont ses vertus qu'il faut loner; mais presque « toujours les homnies en parlent froidement. 11 faut « dire la rectitude de son jugement; son obligeance ine- « puisable, quelle que fut I'opinion politique de la per- « Sonne qui la reclamait ; la delicatesse de sa conscience, « qui, a la fin de sa vie, allait jusqu'au scrupule; son « immense charite, qui lui faisait restreindre ses depenses « et donner tout ce qu'il avait pu ne pas depenser sur « ses revenus ; enfin le respect et les eloges que, malgre « les revolutions qu'il a traversees, la vie politique qu'il « amenee, les passions si exaltees, tons les partis lui « ont accordes. Si je savais ecrire , j'aimerais a faire son « portrait, a parler de son esprit prompt et quelquefois « goguenard, vrai type de I'ancien esprit bourguignon, « racontant gaiement, et intercalant dans ses recits un « mot trivial mais expressif de notre patois, qui leur don- ee nait un tour original qui lui etait propre ; de sa me- et moire ornee d'anecdotes interessantes et nombreuses; 42 NOTICE « de son esprit saisissant le cote ridicule deschoses sans « jamais blesser les personncs ni les reputations , et de « sa physionomie, qui prenait alors une expression sin- « guliere de moquerie ingenieuse. Sans meconnaitre « relevation et I'etendue de ses idees, on pent dire qu'il « etaitplutot pour les detail?, plutot pour Tamendement « que pour I'ensemble du projet. 11 avait une grande « experience pratique; donnant des conseils eclaires, et « ayant etc chef judicieux de parti lorsque son age lui « permettait encore de se meter aux luttes electorates. « II n'avait jamais oublie les services qu'on lui avait « rendus et avait pratique constamment la plus difficile (c de toutes les vertus, celle du pardon des injures. Ce « qui est etonnant chez le chevalier, c'est qu'obser- « vateur fiu et plein de tact pour juger les circons- M tances , il etait facileraent dupe des hommes , ayant « une grande repugnance a les voir sous un mauvais « aspect. » J'ajouterai sur ce point, Messieurs, que cette duperie ou Ton est des hommes, malgre une longue experience, est le propre des belles ames , qui aiment mieux etre trompees que de se tromper d'une maniere regrettable en faisant usage de la perspicacite qu'elles possedent, niais qu'elles dedaignent, quand il s'agit de juger leurs semblables. C'est avec tant de titres aux universels regrets et aux \6tres en particulier. Messieurs, que I'homme si profon- dement honorable dont nous venons d'esquisser la vie s'eteignait, apres une douloureuse maladie, le 1 1 Janvier 1852, a I'age de soixante-dix-huit ans. Les souffrances qui precederent sa fin furent comme la couronne d'e- pines que Dieu voulut ajouter aux inestimables merites SUR LE CHEVALIER DE BERBIS. 43 d'une longue carriere si iitilement parcourue. Mais ses derniers moments furent paisibles ; il avait retrouve, pour mourir au milieu de ses parents et de ses amis , le calme et laserenite d'une conscience tranquille et d'une belle et chretienne vie. G'etait, suivant la poetique ex- pression de Lafontaine, c'etait le soir d^un beau jour. c^ ' c H j'Q^'O - TRADUCTION DE LA JERUSALEM DELIVRfiE PAR M. DESSERTEAUX. c.-^irs^(&>'TN-3 Quand on parle de traductions , on se rappelle invo- lontairement le proverbe des belles infideles. Si, vers la fin du dernier siecle , ce proverbe, a la fois gracieux et severe, cessa d'etre juste pour les versions en prose, c'est d'hier, en quelque sorte, qu'il a cesse de I'etre pour les versions en vers. De Clement Marot a I'abbe de Marolles, de celui-ci a Dciille, qu'imitent Saint-Ange, Baour-Lor- inian et I'interprete de Lucrece , la methode suivie est au fond toujours la meme, et le traducteur de Dante Alighieri est le premier qui ait ose, parmi nous , donner le signal d'une reforme complete. Avantlui, les prefaces u'etaient pas rares oil Ton avertissait le lecteur que toute precaution avait ete prise pour s'accommoder aux superbes exigences du gout francais, L'original est-il trop long, on I'abregera. — Tourne-t-il trop court, on prendra la peine d'inventer ce qui manque. — Est-il vieux et rude, ou vif et libre, on aura toute une 46 TRADUCTION recette de rajeunissement et d'elegance, d'adoucisse- ments et de voiles officieux. M. Desserteaux n'a point ainsi compris sa tache. Ce qu'est I'ombre au corps, ill'esta son modele : s'elevant, s'abaissant, s'egarant avec lui; avec lui, sommeillant quelquefois. Pour lenouveau traducteur de la Jerusalem delivree, point de faux fuyants, point d'a-peu-pres , point de periphrases : il rend, dans la limite de ses forces, idee pour idee, sentiment pour sentiment, image pour image, harmonie pour harmonie ; il ii'a garde de substituer a une expression pittoresque une expression abstraite , a un tour d'esprit relativement ancien un tour d'esprit moderne; il veut qu'en ses vers revive la forte saveur du XVl" siecleet dupoemeetranger. On saitque ce poeme, ainsi que Vlliade, estpris aux deux tiers par les descriptions de combats. Dans Homere, c'etaitle detailinfini desbles- sures, parce qu'elles etaient sur un cadavre ce que sont les titres de gloire inscritssur un tombeau; chez lepoete moderne, c'est, de plus, le detail minutieux de ces duels chevaleresques qui, s'isolant de la foule guerriere, atti- raient sur deux champions I'avide attention de deux ar- mees. Toutes les peripeties de la lutte, avec les noms techniques des pieces de I'armure et du harnois, le tra- ducteur s'impose la loi de les reproduire , sans en rien omettre ; non moins empresse, si la melee s'engage^ a s'y precipiter avec les preux, pour noter chacun de leurs coups, chacun de leurs exploits. Le feu des bataiDes s'est done a peine refroidi en passant de I'original dans la co- pie, et I'auteur de Lucrece, I'auteur de I'Honneur et V Ar- gent, M. PoNSARD, a pu ecrire au traducteur : « Chez « vous , on retrouve la chevalerie , on entcnd bruire « les armures, on voit reluire les grandes epees, toutes Dj; LA JERUSALEM DELLVREE. .47 « choses qui s'effagaient dans I'elegance fade de I'ecole « de Delille. » Mais ce n'est la qu'une partie des entraves que s'estli- brement imposeesl'auteur. On se souvient qu'en general le precede des belles in fide les, dont laplupart ne peuvent en conscience s'appliquer que la moitii de radage,con- siste a paraphraser un texte, de telle sorte que le premier inventeur, ainsi trahi, parait du tiers etmeme qiielque- fois du double plus fecond qu'il ne Test en realite. II est vraique, soil remords, soit sentiment secret de la propor- tion, on a recoursa un moyen heroique pour se renfer- mer dans de justes limites : on supprime une partie du texte, afin He compenser ce que Ton a dit de trop par ce que Ton ne dit pas. Pour s'oter la teniation de mal faire, M. Desserteaux court tout de suite au plus difficile, et remplace I'octave italienne par I'octave francaise. lei se presentait une autre difficulte qu'il eut bravee de grand coeur, si le respect nel'eut retenu. L'octave, dans I'original, se compose de six vers a rime croisee et de deux vers a rime plate. Or, il s'estetabli chez nous une sorte de jurisprudence, fondeesur des considerations tres-Qnes, et qui interditle croisementa I'epopee , ainsi qu'a la poesie dramatique, comme un perpetuel encou- ragement a la diffusion, a la paresse d'esprit et a la ne- gligence. Des deux traducteursqui ontprecede celuiqui fait I'objet de ce rapport, Baour-Lormian, par une li- berie voisine dela licence, ne se preoccupe ni du croise- ment, ni de I'octave; M. Taunay, I'un des bibliothe- caires de Sainte-Genevieve, s'impose cette double gene. Mais I'effet n'en est pas heureux. Ou il fallait s'arreter a la limite que le gout de son successeur n'a pas voulu franchir, ou il fallait soutenirjusqu'au bout la gageure, 48 TRADUCTION et ne pas substituer ralexandrin a I'endecasyllabcj qui est le metre adopte par le Tasse. Restaitune derriiere entrave; maisM. Dessertoaux la porte si librement, qu'il s'en fait presque une parure. Les langues tudesques, ainsi queles langues neo-latines, la notre exceptee cependant, jouissent de I'heureux pri- vilege d'employer a volonte ou de supprimer la rime. Seulement, quand les poetes etrangers ont une fois opte pour elle^ ils s'y attacheut d'ordinaire avec une rigueur qui ne se dement jamais. Tres-penible pour nous, cette tache leur est presque facile , grace a la nature de leurs idiomes,ou moins dedaigneux que le notre, ou mieux fournisde mots poetiques, ou plus souples, ou plus so- nores. Que Ton se donne la peine de parcourir de I'oeil les vingt chants de la Jerusalem italienne , et I'ou ne verra pas sans etonnement que, dans laderniere syllabe des deux vers destines a s'accoupler par le son , la con- sonne qui precede la voyelle finale est invariablement la meme, et qu'ainsi la rime riche exclut partout et tou- jours celle qui ne serait que suffisante. Evidemment , cette partie de la gloire de son modele a trouble le sommeil deM. Desserleaux, et Ton se ferait difficilement une idee des efforts qu'a du lui couter cette religion de la rime. Avec un tel systeme, avec la resolution de reproduire a tout prix le sens , le mouvement, la couleur de I'origi- nal, le dernier traducteur de la Jerusalem delivree a du rencontrer souvent la precision, I'elan, la vie ; maisquel- quefois aussi la durete, I'embarras et I'impuissance. On ne se jette pas dans la melee sans s'exposer aux coups, et les blessures sont la preuve de I'audace. L'audace n'est pas le defaut de Baour-Lormian, non DE LA JERUSALEM BELIVBEE. 49 plus que de M. Taunay, Le premier, content de prodi- guer les vers harmonieux et faciles, dont la grace un peu commune lui derobe peut-etre I'infidelite, se joue trop au- tour de son sujet, qu'il eftleureapeine ; le second, comme si son ambition s'etait bornee a imiter avec plus ou moins de succes les formes de versification du poete de Sorrente, n'a plus d'haleine ou de volonte, quand il s'agit d'en reproduire I'imagination ct la pensee. Puisque I'un et Tautre ont eu moins de part a la peine, il est juste qu'ils aient moins de part a I'honneur, et que la palme soit reservee a celui des trois qui s'est le mieux battu. Qu'il nous soit permis, afm de Justifier a la fois et nos critiques et nos eloges , de citer ici quelques octaves de ce dernier. C'est presque le hasard qui arrete nos yeux sur le moment ou le farouche Argant, mal remis encore de ses blessures, s'arme pour le rendez-vous mortel que lui donna le brave Tancrede : i< Argant, sur son chevet, S'indigne de fouler un moelleux duvet, Tant son farouche ccEur a !e repos en haine , Tant il a soif de sang et d'honneur ! C'est a peine Si son corps est gu^ri, que du sixi6me jour II voudrait voir I'aurore enfin luire a son tour. A peine le cruel, dans la nuit prt5c6dente, Inclina pour dormir sa t6te tvop ardente : II est debout, et I'aube au ciel encore obscur Sur la cime des monts n'en blanchit pas I'azur : Mes armes! a-t-il dit d'une voix assur6e. L'6cuyer ob6it, qui tenait pr6par6e Non I'armwe ordinaire; il apporte soudain Celle qu' Argant refut en present d'Aladin. La regardant k peine, il en couvre sa taille, Que ne fatigue point ce harnois de bataille , Acad., Letlrcs. 2- serie, I. V, 1S56. 50 TRADUCTION BE LA JERUSALEM DELIVREE. Et suspend k son flanc le glaive accoutum^, D'une trerape si fine avec tant d'art forrn^, Comme on voit dans les airs la comete brillante Trainer sa chevelure i la lueur sanglante, Semer d'horribles maux, et, changeant les ^tats, Du pins sinistre effroi gtacer les potentats. Tel resplendit Argani : sous sa louche paupi6re Luit un ceil enivri? de sang et de colore; Ses gestes menagants font frissonner d'horreui', El son front de la mort inspire la terreur. Point de coeur assez ferme, assez fort, qui se vanlf D'affrontcrce regard d'oil j lillit I'epoiivante; 11 agite en criant son glaive qui reluil , Puis il en frappe en vain et les airs ol la iiuit. Ge vil brigand chrtStien ose avec moi combattre ! Je vais bientdt, dit-il, sous mon glaive Tabattre : Roulaut dans la poussiere et les cheveux 6pars, II va fiiiir sa vie an pied de nos remparts , Et voir, vivant encore, sur ia lerre qu'il souille, Ma main, malgre son Dieu, kii ravir sa d(5pouille!... » On ne saurail refuser a ces vers le merite de I'energic; — on ne saurait refuser a I'auteur cette patience qui dure autant que la tache, ce degre de talent qui empeche d'y succoniber. k Quel courage, lui ecrit M. Ponsard , de " traduire un grand poeme ! Quelle joie d'achever la tra- « duction ! Mais quel heroisnie de I'entreprendre ! » LODIN DE LaLAIRE. K-y^-^a^ (»5i!55XCV-^^- IE PARC DE DIJON EPITRE A UN JEUNE AMI qui Die conseillail d'aclieter une petite inaison de campagne. Voir, c'est avoir. Toiqn'^meut doucemerit I'aspeet de la nature, Reveiir ami des Ijois , des champs , de la verdure , Qu'une villa modeste a tes gouts sourirait ! Me dis-tu, clier Alfred; sous ton petit bosqiiet , Tu cherirais Homere encor plus qu'a la ville ; Aux champs on goute mieux La Fontaine et Virgile. Pour jouir de ces Mens rien ne doit trop couter : Deviens proprietaire, et cesse d'hesiter. C'est parler sagement : mais d'un proprietaire Tu veux que les soucis me declarent la guerre ! Un importun voisin me suscite un proces ; L'humeur me prend, j'cclate, en ses tristes acces, Contre le jardinier, a la main negligente, .Contre le vignerou, dont la serpe est trop lente... 52 LE PARC Mes plaisii'S sout plus doux! Du beau Pare de Dijou, Paisible promeueur, j'ai pris possession : J'aspire de mes pins I'odoraute resine ; J'assiste aux gais travaux de la ferme voisine ; De nos riches c6teaux , que d'ioi j'aperqoi , Les brises , les pavfums descendent jusqu'a moi ; Et rOuche murmurant , qui feconde la plaiue , Bord^ d'un quai de fleurs, arrose mon domaine. Sais-tu que pour Conde Le Notre I'a plante? Que de grace et d'eclat dans sa variete ! Le mol et doux gazou , riche en fleurs emaillees , En longs tapis s'^tend , ou fuit sous mes allies , Serpente , s'arroudit, mariant sous mes yeux Le vert aux tons changeauts avec I'azur des cieux. Sous des ormes toiiftus d'adroites perspectives , Keculant I'horizon aux vapeurs fugitives , S'ouvrent en rayouuant, presentent a mes pas Du choix de vingt sentiers le charmant embarras ; R^gulier labyrintlie , abusant notre vue , Qui, pareejeu d'optique, a double I'etendue. Vols cette vaste ferme et ses vieux pigeonniers Sur la rive opposee , et ses longs peupliers : Dans Taxe de mon Fare le hasard I'a bMie ; EUe SB donne a moi , pour en faire partie : C'est mon chateau , flanqut^ de ses antiques tours ! L'6tranger, comme moi, s'y trompe tons les jours. La paix de ces beaux lieux semble encore augmentee D'un contraste piquant : la vapem' dilatee Siffle , et pousse en grondant le rapide wagon Qui , derriere ces murs , ghsse vers Besanqon. Alors, fermant mon Uvre, et revant, je m'arrete : Roule tes blancs flocons au-dessus de ma tete ! Dis-je ^ cette fumee, et que tout ce fracas Retrace 1p vain bruit des choses d'ici -has ! DE DIJON. 53 Tel , pres de I'Oc^an , le patre s^dentaire D'un long regard distrait poursuit sur Tonde amere Le navire fuyant vers de lointains pays. Ges domes verdoyauts, si j'ai quelqiies ennuis , lis sont mes confidents ; oui , libre de contrainte , Mon ame dans leur sein s'epanouit sans crainte. Mais suis-je en uu desert? Sous mes riants bosquets Vois-je pas oheminer des visiteurs discrets? Qu'ils soient les bienveiius ! Ici lien ne nous gene ; Qu'a sou gre chacuu coure, ou joue, ou se promene. Jeunes gens, livrez-vous a vosjoyeux ebats; Peres, meres, venez; vous surtout , vieux soldats, Penches sur ce long ])anc , d'une grande victoire Dans le salile tracez la merveilleuse histoire. Entrez quand vous voulez , partez sans dire adieu : Nul n'est plus indulgent que le maitre du lieu. Delicieux moments! je le demande au sage : Faut-il done, pour jouir, posseder sanspartage? Mais j'oubliais un point : mon loyal intendant M'a toujours pen coutc. Que, sans cesse grondant, Un riche soit vole par le subtil faussaire , Regisseur de ses biens : heureux proprietaire, Rien ne ^dent agiter mon paisible sommeil , Car j'ai pour intendants le Maire et son Conseil. Mon immeuble de prince, Alfred, ainsi m'encliante. Faut-il te dire encor pourquoi je m'en contente? Ecoute : penses-tu que ce monstre hideux Qu'on nomme communisme , et qu'un bras vigoureux Semble avoii' terrasse, jamais nc reparaisse? Le sournois fait le mort , crois - moi. S'il se redresse , S'il regne im jour, malbeur au seigneur^du chateau ! Malheur a I'habitant du plus pauvre hameau ! 54 LE PARC Vois alors ton ami loiu de sa maisonnette Chasse comme un voleur, et faisaut place nette. On , par clemence admis a son propre foyer, A ses spoliateurs venant s'associer ! Mais de mon fief banal le titre me rassure ; Du monstre prudemment j'evite la morsure ; Je me lais communiste , et brave ainsi les lois Dont veut nons flageller I'auarchie aux abois. D'ailleurs, te I'avouerai-je? il me faut de I'espace, De vastes horizons , uue large terrasse , Et ces arbres geants , elanqant vers les cieux Leur venerable front et mes pensers pieux ; II faut que loin , bien loin , Iciu- masse officieuse Me cache de mon clos la limite ennuyeuse ; Et le kiosque borgne , et I'etroite maison Ne seraient pom- mes pas qu'une triste prison. A la ville enchaine par un devou- severe , Pourrais-je en tous les temps visiter mon parterre Et cet humble castel que j'aurais achetti'.' Non ! je n'en jouirais qu'au declin dc Fete ; ,1'attendrais tristement que la jalouse automne ' Vint de ma jeune Flore effeuiller la couronne. Mais, beau Pare, mon voisin, chaque j(jur je te vois, Et crois toitjotirs te voir pour la premiere fois. L'liiver a fui ; deja le marronuier se dore De bom-geons arrondis , im[>atients d'ecloro , Qui reluisent , vernis par un sue novniicier. Sous les tiedes rayons d'un soleil printaider, Je m'echappe , et vais voir la naissantc parurc Dont, a son doux reveil, s'emljellit la nature. Bienlot de mille oiseaux I'harmouieuse voix Eleve un hymne au ciel sous la feuille des liois : Aux accents du bouvreuil la mesauge sc mele. Tu les effaces tons , modeste philoniele , DE DIJON. 55 Tendi'e chantre des nuits , charme des plus beaux jours ! Tel , venu le dernier a de lirillants coacours , Un artiste inspire, mais, coinme toi, sauvage, De ses rivaux niuets enleve le suffrage. Oiseaux , de vos amours rien ne trouble la paix ; Le lacet , le fusil ne vOus guette jamais. A la cime du chene , au pied de mes charmilles , Elevez en chantant vos heureuses families ! Je connais leur doux nid , de I'eufant epie , Mais ne le traliis point : cet age est sans pitie , La Fontaine I'a dit; I'a-t -il dit sans colere? Ami, je ne veux pas me trainer dansForniere De tons ces lieux communs par Thompson celeJjres. D'ailleurs, qui ne lesait? de plus haul inspires, D'un coloris plus vrai nos modernes Delilles Peignent des champs, des bois, les voluptes tranquilles. Laisse-moi du'e au moins que, si de tons leurs feux Jum et Juillet son frere out embrase les cieux , A I'aube , au crepuscule , en cette double allec Qui joint la ville au Pare et coupe la vallee , Je vais d'un air plus doux respirer la fraicheur. Meme au milieu du jour, si parfois la clialeur Cede au souffle du nord , a la feconde pluie , Quel plaisir d'aspirer Fair qu'elle pm-tQe ! Mais Septembre est veuu : suspcndous nos travaux. Eh bien ! double pour moi le charme du repos , Pare cheri ! dans ton sein , sans tracas , sans depenses , Savourous les loisirs que nous font les vacanees. Alfred , voyage alors , visite Fetranger, Cours les mers : a ton age on se plait a changer De climat, d'horizoii , de voisins, d'habitude. Oh ! que j'aime bien mieux ma verte solitude ! Je suis vieux, un voyage assez peu me sourit , Et de Dijon au Pare le trajet me sidlit. 56 LE PARC U est plus varie , sans doute , qu'ou ne pense : L'observateur y fait sa recette en silence^ Et chemine , en voyaiit clu nouveau chaque jour. Helas ! je le ferai par etape a mon tour, Ce trajet qu'enibellit la blanche maisonnette , Quand je passe etalant sa facade coquette ; Puis, mes piedsj usque -la ne me pourront porter... Un voyage pourtant , un seul , pent me tenter : Lieux charmants, ou j'ouvris les yeux a la lumiere, Cher et pieux vallon ou repose ma mere , Meuse aux Lords verdoyants , tilleuls dont un bon roi A dote Gommercy (1 ), foret on sans effroi Je ne pouvais, enfant, peuetrer, mon auroro Pres de vous a brille : vous me vcrrez encore , Emu de souvenu's , me recueillir, pleurer, Avec de vieux amis au hasard m'egarer, Et , sous le beau clocher qui feta ma naissance , Prier en cheveux blancs le Dieu de mon enfance! Mais revenons. L'hiver, meme aupres d'un bon feu , Aux cirbres de mon Pare je n'ai pas dit adieu. Qu'un soleil caressant perce la brume epaisse , De I'evoir ces amis aussitot je m'empresse. J'y rencoutrais parfois Nault , qui les a chantes , Nault, que nous regrettons ! Sur ces lioux attristes, Sur ce morne horizon qu'un demi -jour eclaire , II aimait a fixer un regard solitaire (2). Avec lui j'echaugeais un paisible bonjour, Mais saas le deranger : avait -il fait son tour. (1) Stanislas, ex-roi de Polognf , ;oait fait joiiidre, par une longne avenue de tilleuls qui subsistent fincore , la for6t ci la petite ville de Gommercy, Tune de ses residences favorites. (2) Le Pare en hiver, stances touchanles de M. Nault, publi^es apres sa mort , k la suite de ses Pense'es diverges. DE DIJON. 57 Vif, la tete en travail? il rentrait a la ville, Et dictait quelques vers , fruit de sa course agile. J'imite son exemple , ami ; car tres- souvent Mon cabinet d' etude ici s'ouvre en plein vent. Sous ce paisible abri relisant Demosthenes, J'entends, guerre a Philippe! et je vis dans Athenes; DeGregou-e, de Jean, Tevaugelique voix , Dont j'essayais recho, resonna dans nionbois. Batons meme du Pare ces fugitives pages Oil j'esquisse a tes yeux lesriauts avautages De la propriete qui me tient lieu de tout , Me laisse le repos , et suffit a mon gout. — C'est pure illusion, diras-tu. — Que ra'importe? A des songes dores pourquoi former ma porte ? N'en est pas visite qui vent ! Par eux berce , A I'esprit positif d'un siecle interesse J'abandonne son or et sa misere extreme : Le reve du bonheur est le bonheur lui-meme ! Le Pare, septeinbre 1856. STIEVENART. — Ht S» > 3 e/)ar^, trophee en pierre decorant Tare de triomphe (a droite, cote des Champs-Ely sees), 1836. 22" Mercure en bronze, grandeur 1/2 nature (appartieut a M, Thiers), 1837. 23° Le marecbal Maurice de Saxe, marbre (galeries de Ver- sailles), 1838. 24° La Douceur, jeune fiUe caressant un oiseau, marbre (tombeau de Gartelier, au P. Lachaise), 1839. 25" Caton d'Utique lisant le Phedon , marbre execute sur I'esquisse de Roman (jardiu des Tuileries), 1840. 26° Bapteme du Christ, trois figures en marbre (fonts bap- tisinaux a la Madeleine), 1841. 27° Buste en marbre de M. Dupni aine ; col nu , largement drap6, 1841. 28° Louis XIII , fondu en argent par Richard (chateau de Dampierre, appartenant a M. le due de Luynes), 1842. 29° Buste en bronze du connetable Albert de Luynes (Dam- pierre). 30° Buste en marbre du docteur Mercier, de Dijon, 1843. 31° Id. de M""' Noirot (Paris), 1843. 32° Godefroy Cavaignac, bronze grandeur naturelle (cime- tiere Montmartre), 1847. 33° Napoleon, bronze place a Fixin-lez-Dijon (appartieut a M. Noisot), 1847. DE FRANCOIS RUDE. 75 3A° Colossale figure de la Republique , brisee aux journees dejuin, 1848. 3S" Monge faisant une legon de geometrie descriptive, bronze iuaugure a Beaime le 2 septembre 1840. 36° Jeanne d' Arc, marbre (jardin du Luxembourg). (Salon de 1852.) 37° Calvaire en bronze pour le maitre - autel de I'^glise Saint- Vincent-de-Paul, 1852. 38° Le.marcchal comte Bertrand, bronze fondu par Eck et Durand (Ghateauroux), 1833. 39° Le marechal Ney, Jironze inaugure le 7 septembre 1 853 (allee de FObservatoire a Paris) . 40° Nicolas Poussin , troisieme pierre ; galerie exterieure du nouveau Louvre, 1855. 41° Houdon, statuau-e ; galerie exterieure du nouveau Lou- vre, costume de 1780; 1855. 42° Buste en marbre de M""* Galjet , nee Martine Vander- baert, 1855. 43° Buste de I'editeur Pagnerre , bronze destine a son tom- beau, 1855. 44° Buste en marbre de Franqois Devosge, fondateur de I'ecole de Dijon, 2^ exemplaire (a M""' Rude). 45° Tete et torse de J6sus crucifie (copie en marbre du Christ de Saint-Vincent-de-Paul). 46° Hebe jouaut avec I'aigle de Jupiter, groupe en marbre de grandeur naturelle, commande par la ville de Dijon et destine au musee de cette ville. « La deesse « de la jeunesse eloigue de sa main droite , autant « qu'elle le pent, la coupe d'ambroisie dont veut a s'emparer I'aigle. Salegeredraperie, detach^e pen- ce dant la lutte , tombe et decele des formes admi- « rabies. De sa main gauche, elle repousse en sou- « riant le divm oiseau qui veut I'envelopper de ses « puissantes aUes. » 76 RESUME DE i'f-EUVRE DE FRANCOIS RUDE. il" V Amour dominateur du monde, marbre de grandeur naturelle, legue a la ville de Dijon et destine au rausee de cette ville par testament d'Anatole Devosge. « Le maitre des dieux et des hommes, rayounant de « jeunesse, coiife de bandelettes, est assis la tete « haute , tenant un flambeau d'une main. Son pied « droit rapproche deux tourterelles et symbolise <( par ce geste la reproduction incessante des etres a animes. » >J. B. — Terminons en exprimant le voeu que les conser- vateurs de notre musee songent a reunir dans une meme salle une bomie copie des oeuvres, completes , ou seulement des oeuvres choisies de I'eminent sculpteur dijonnais. — Cette salle, qu'du pourrait appeler Salle-Rude, serait ornee du beau buste de Rude execute par M. Paul Cabet, de Nuits, eleve et neveu du maitre. EUe servirait a la distribution annuelle des prix de I'ecole d'ou sont sortis tant de sculpteurs remarquables. - -,£.^rS**=t>S--^ HISTOIRE DE BOURGOGNE SOlS CHARLES YIII PAR M. ILOSSIGNOL. (Suite. — Voir t. IV des M^moires de rAcademie, ann. 1835.) IV. Premiere resistance du Parlement de Bourgogne. Le chancelier de France qui presidait les Etats de Tours, Guillaume de Rocliefort, s'ecria dans son disccurs de cloture : « Avons-nous jamais eu en France plus grande reunion ? Nos historiens out -ils jamais niontre tant de prelats, de savants, de docteurs assembles et deliberant pour la nation ? Quand done tant de princes et de seigneurs se sont -ils niontres ainsi avec la toge et I'habit de paix, plus nombreux, plus grands et plus sages? Ou se vit jamais une affluence plus etonnante et plus eclairee des hommes du tiers-etat (1)? » Le chancelier ne s'etonne pas seulement de ce con- cours, que Philippe Pot appelle inoui : « Quand vous serez chez vous, continue I'illustre president, dites aux provinces qui vous ont envoyes , que les maux de I'Etat sont gueris, que le bien-etre renait, que la France sera gouvernee avec douceur ; annoncez que la justice est reconquise; que s'il y a des hommes qui demeurent avec I'injustice, il y en a d'autres que V experience eclaire, et qui ont la force de se retourner centre elle (2). » (1) Masselin, Discours de cWture. (2) Ibid. 78 HISTOIRE DB BOURGOGNE C'etait une bonne nouvelle ; mais nos deputes ne se contenterent pas de paroles : ils craignaient le retour et la naturalisation d'un despotisme qui avait montre tant d'audace et revele tant de faiblesse. Us savaient, d'ail- leurs, qu'ils avaient des comptes a rendre; ils n'avaient pas voulu quitter Tours sans emporter dans leurs portel'euilles des preuves de leur zele et des garanties pour Tavenir. Les Etats de Bourgogne se reunirent a Beaune les premiers jours d'avril 1483-4, pour entendre le rap- port de leurs mandataires, Apres avoir depose sur le bureau le grand cahier des remontrances, auquel Tabbe de Citeaux avait pris une si grande part, ils firent con- naitre la solennelle confirmation des libertes provin- ciates. Mais les provinces ne jouissaient pas toutes des memes franchises. Celles-ci en avaient plus, celles-la moins ; la Bourgogne ne voulait pas se contenter d'expressions col- lectives qui auraient pu abaisser le niveau de ses libertes ; Philippe Pot avait proteste, en pleine assemblee, contre toute interpretation humiliante ; les greffiers des Etats de Tours avaient ele forces de signer cette protestation et de declarer que les representants de Bourgogne entendaient que rien ne fut explique au prejudice de leur province. « Cela etant, avaient-ils dit, les Bourguignons pro- « mettent d'etre bons et loyaux sujets (1). » Le grand senechal de Bourgogne s'etait ensuite adresse au roi pour lui demander des garanties person- (1) Archives des Etats de Bourgogne. sous CHARLES VHI. 79 iielles, nettes et precises; et Charles Vlll avait reconnu, lui aussi, que les deputes de Bourgogne avaient agi selon Dieu, que leur province n'etait pas comprise dans les conclusions relatives aux finances, parce que de toute anciennete la Bourgogne ne payait que I'impot qu'elle avait conseuti. Cette double declaration existe; la derniere est contresignee par les membres du Conseil prive, par le due d'Orleans qui sera Louis XII, par les comtes de Clermont et de Dunois, par les eveques d'Albe et de Perigueux, par le gouverneur de Bourgogne et par I'historien Philippe de Commines. Le droit de voter I'impot suppose celui de nommer les officiers des finances, d'en fixer les gages, de les obliger a rendre compte des deniers du pays et d'en faire la repartition. Depuis Louis XI , depuis dix ans, selon la prudente expression d'un texte conti niporain , il y avait eu sur ce chapitre d'enormes abus que nos deputes etaient charges de combattre. Le conseil de regence s'etait encore rendu a leurs observations : il fut etabli qu'a I'avenir, conime avant Louis XI, les Etats de Bour- gogne nommeraient les officiers des finances ; que les gens du roi n'enverraient qu'un seul d'entre eux a la Chambre des Elus provinciaux, et que cet unique temoin des operations financieres ne serait pas retribue. On demanda compte de leur gestion aux serviteurs trop empresses du dernier regne. « Qu'ont-ils fait des deniers Testes entre leurs mains depuis dix ans? Telles maiiieres de faire, avait dit Philippe Pot, ne peuvent etre tolerees. » Ainsi fut ramene I'ordre dans les finances ; et la Bour- gogne resla investie du droit de les voter, de les regir, de les suivre dans leurs plus secrets canaux. 80 HISTOIRE DE BOURGOGNE Mais la Bourgogne avait eu des Gramh-Jours, un Pariement auquel ressortissaient les bailliages, et qui, sous la premiere race, jugea sans appel, comme autorite souveraine. « On ne pourra appeler des Jours-Gene- raux , » avait dit Philippe de Rouvre (1). On a dit, et tout le monde repete que ce pariement ne s'ouvrit qu'en 1310. C'est une erreur ; sous Robert 11, due de la premiere race, en 1297, le Pariement de Bourgogne siegeait a Beauoe et cassait une sentence attentatoire u la justice de la commune de Dijon. Or, rien ne prouve encore que cet arret fut le premier acte de cette cour ; elle est installee. Quoi qu'il en soit, c'etait une des libertes de la Bourgogne; Louis XI la reconnut sans hesitation; elle devait continuer a sieger alternati- vement a Beaune pour le duche , a Dole pour la Comte. Le nombre des officiers tut le meme ; la chancellerie rcsta debout. Louis XI, qui n'etait pas un homme a creer des libertes, avait reconnu la souverainete du Pariement de Bourgogne; il lui avait meme renvoye les bailliages royaux qu'il n'avait pas du temps des dues; mais il ne les crea pas ; en se donnant au roi de France , la pro- vince avait entendu garderses vieilles assises. Mais Beaune s'etait souleve contre Louis XI ; ainsi fut perdu I'avantage qu'avait cette ville d'etre le siege du Pariement de Bourgogne; ilfut installe, le 11 novem- bre 1481, a Dijon, « dans le pourpris de la Chambre des comptes (2). » (1) Comples finis le 31 septembre 1481, el proc6s - verbal de l'6ta- blissement. (1) Palliot, Pari. 2 el 3. sous CHARLES VIII. 81 La justice, dont les avenues doivent etre faciles et l(;s officiers independants, avail ete eiitravee et quelquefois trahie par des ministres infidelcs. On avait laisse des plaideurs sortir du pays au mepris des bailliages, au mepris du Parlement et du droit public, pour aller devant d'autres cours, jusqu'au Grand-Conseil, chercher des protecteurs, fatiguer leurs adversaires par de rui- ueux voyages, et, a force d'importunites, c'esl I'expres- sion de Charles VIll, demander une de ces commissions extraordinaires qui faisaient reculer les plus innocents. Nos deputes de Tours remporterent encore sur ce point de notables a vantages. « En faveur des povres par- ties evoquees, qui, souventes fois, pour eviter les I'rais qu'il convenoit de faire en telles poursuites, estoient con- traintes d'abandonner leur bon droit, » ils obtinrent une declaration de Charles Vill, en vertu de laquelle on ren- voya en Bourgogne les causes qui en etaient sorties, el un edit perpetuel , defendant de traduire jamais les Bourguignons hors de la province, lis obtinrent enfin que ce Parlement, defraye par la couronne, et qui de toule anliquile avait eu son siege a Beaune, y retourne- rait. Guillaume de Rochefort I'avait dit : « La justice etail reconquise. » Mais le Parlement, qui se Irouvait bien a Dijon^ refusa d'enregislrer I'edil. qui le Iransferait a Beaune , et faillil, par celle resistance inconsideree, faire une large breche a I'edifice provincial. Le Parlement de Beaune avait ete donne a Dijon dans des sentiments de haine poUtique, excites encore par I'avidite d'une ville dont Louis XI avait fait son quartier general. Renvoyer ce Parlement a Beaune, c'etait proclamer I'amnistie promise , revenir a des Acad., Lettres, •2- serie, t. V, 1SS6. 6 82 HISTOIRE DE BOURGOGNE habitudes .idmiiiistratives sanctionnees parl'experience, entrer dans les vues de la province representee par ses Etats, et meme dans celles de Charles Vll I : << De rechef, a avait-il dit, la cour siegera a Bcaune. » Dijon fit cause commune avec le Parlementqu'on lui enlevait et qui voulait y rester. Maieur et echevins se mirent en campagne. lis reconmianderent leurs interets au gouverneur de la province, qui detestait Beaune, la petite ville qui lui avait coute de la poudre et des bou- lets ; a M, d'Albret, qui aimait fort I'opposition ; a M. de Beaujeu, mari de la regente, qui tous siegeaient au Grand-Conseil, oil I'affaire devait etre portee. On redigea des memoires; sur la fin de juin 1484, on envoya en cour des avocats pour les soutenir; mais des allies de Dijon le plus fort, ce semble, etait I'eveque de Langres, due et pair, et frere de I'eveque d'Alby, qui I'annee derniere avait sacrifie Beaune. Lieutenant de Charles Vlll en Bourgogne, I'eveque de Langres devait incliner pour Dijon, le diamant de sa couronne, et avoir pen de sympathie pour sa rivale, qui ne faisait point partie de son diocese. « Monseigneur, ecrivait a ce prelai « le maieur de Dijon, le 18 juin, faites en sorte que cc nous ne soyons pas reboutes par ceulx de Beaune. « Vous estes nostre pasteur ; aidez-nous. Vous pouvez « nous bailler gain de cause avec I'aide du benoist M Saint-Esprit, qui vous doint bonne vie et congie (1). » Mais I'eveque de Langres n'avait pas ses coudees franches ; lieutenant du roi, il devait executer ses ordres dans la province et, en apparence au moins, se ranger (1) Cetle lettre est consf rv(?e aux archives municipales de Dijon. I sous CHARLES VIII. 83 du cote de Beaiine. Membre d'nnc commission secrete prise dans les Etats de la province qni soutenaient les droits de cette villc, ce prelat fiit oblige de prendre avec ses collegues des conclusions favorables a sa rivale. Le roi les adopta, et, le 26 juin, il ordonna que le Par- lement de Beaune y siegerait six mois, depuis la Saint- Martin (1). An lieu de perdre ses avantages, Beaune les voyait done s'accroitre, car cette cour ne devait d'abord avoir qu'une session do trois mois (2). L'ambassade que la faction dijonnaise avail envoyee en cour n'apprit sans doute ces dispositions qu'en arri- vant pres du roi ; elle n'en fut que plus ardente a reinplir sa mission. Elle se rendit chez I'eveque de Langres, qui avail agi contre ses inclinations; chez M. de Beaujeu, qui pouvait avoir de I'influence sur le Conseil et la regcnte ; chez les hauls personnages, qui pouvaient I'entourer au profit de Dijon, la ville devouee et fidele. Anne de Beaujeu reslaferme;seulement, el c'elait d'un heureux augure pour les Dijonnais, le 12 oclobrc, le Conseil laissa a I'eveque de Langres et au gouverneur de Bourgogne la faculle de choisir, pour les seances de V interim, celle des deux villes qu'ils prefereraient (3). Mais le Parlemenf rebelle avail un ennemi cache plus redoutablc que I'eveque d'Autun : c'etail le Parlement (1) Voir le registre de la Chambre des comptes. GeUe commission et ses r^sultats 6taient inconnus. (2) Celle session devait se tenir ci Beaime en Janvier, f^vrier ul mars, une ann(5e, et un mois ci Dole Tannic suivanle. Par la iiouvellc declara- tion, Beaune avail une session de six ri.ois, et Dole une session de trois mois. (S) Proces- vpfbaux des s6anc>-s du Coiist>il, [i. 130. 84 HISTOIRE DE BQURGOGNE de Paris, qui cherchait a etendre sa juridiction sui- toute la France. « Paris, disait-ou, c'est la tete du royaume. « C'est la que la justice souveraine a sa capitale et son tt trone, soutenu, comnie il I'etait a Rome, par cent se- « nateurs presides par le roi. Ces senateurs ferment une « cour souveraine oii les appels de toute la nation doi- « vent ar river, parce que la regne d'une maniere abso- <( lue la justice souveraine et capilale (1). » Le Parlement de Paris crut le moment favorable pour se Jeter dans la melee. Le 26 juin, il etait deja parvenu a se glisser dans le Parlement de Bourgogne, en y plapant deux conseillers qui avaient la faculte d'y sieger sans se detacher de la cour capilale; c'etaient des intelligences introduites dans la place et mena^ant son independance. Un premier succes en appelle un autre. Le 3 aout de la meme annee 1484, le Parlement de Paris demanda que ses arrets fussent executes en Bourgogne, « noiiob- a stant toute opposition (2). » Le 14 novembre, I'eveque de Langres, lui aussi, profita des circonstances ; il demanda et obtint qu'en qualite de pair, toutes ses causes I'ussent portees au Parlement de Paris. Le depouille reclama. Le 19 du meme mois, nou- velle deliberation confirmant la premiere et enjoiguant aux baillis de Sens et de Chaumont de la signifier au Parlement de Bourgogne , en lui disant qu'au cas (1) D. Pi-ANCUER, IV ; pieces justific. CDXVIII. Biblioth. imp., mss du Brieune, no 311. (2) Proc6s-vt'rbaux d.n Consoil de Charles VUI, pp. 16, 17. sous CHARLES VIII. 85 de resistance , elle serait traduite devant le Grand- Gonseil (1), Le Parlement resista, et les deux villes pretendantes ne se moiitraient pas disposees a poser les armes ; on ne savait pas encore laquelle aurait le Parlement qu'elles se disputaieut. LesEtats, qu'on avait cherche a rassnrer au mois d'aoiit par une declaration nouvelle de leurs libertes, s'inquietaient de plus en plus ; ils se reunis- saient coup sur coup et augmentaient I'orage en meltant les partis en presence. Les chevaucheurs des diverses factions allaient, venaient, se croisaient; I'ete et I'au- tomne de 1484 furent rernplis de ces agitations; I'hiver commenfa et ne refroidit pas I'ardeur des com- battants; a la fete des Rois 1484-5, personne ne se montrait dispose a reenter d'un pas. Anne de Beaujeu et son conseil souffraient de voir le roi tenu si longtemps en echec. Une crise etait inimi- nente; le Parlement de Paris voulut en profiler; il parla plus haul que jamais de ses cent senaleurs siegeant dans la Rome de France, et de la inajeste des rois et de la justice capitale. On dit que la justice souveraine avait ete usurpee en Bourgogne a la faveur des guerres ; qu'il n'y avait pas d'autre moyen de sortir d'embarras que de la reprendre; qu'il fallait ainsi magnifier I'autorite royale. « Aneantissez, disait-on, au profit du Parlement « de Paris, le Parlement des Bourguignons ! » Cette proposition d'un petit coup d'Etat etait-elle un expedient ou un systeme? on ne saurait le dire ; mais ce qui est certain, c'est que la proposition passa. En avril (1) Proces-verbaux du Conseil de Charle.-; viii, pp. 160, 169, etc. 8fi mSTOIRE DE BOURGOGiNE 1485, le Parlement de Bourgogne fut casse aii Pont-de- I'Arche et declare reiini au Parlement de la justice capitate (1). Ge fut le jugement de la fable : les juges renvoyerent les plaideurs et s'en adjugerent les de- pouilles. Les Etats de Bourgogne, qui etaient presque en per- manence depuis la mort de Louis XI, se reunirent a la hate et nommerent, le 29 mai 1485, une deputation chargee d'aller en cour plaider la cause des liberies violees. Tout se lie dans une charte; I'edit du Pont-de- I'Arche remettait tout en question; le traite d'Arras, qui avail mis un terme aux dernieres guerres, perdail de sa valeur; les diplomes donnes on confirmes par Louis XI ou Charles VIII etaient illusoires ; les Bour- guignons etaient depouilles de droits solennellement reconnus, condamnes a supporter des frais de justice enormes, a desesperer de la justice; car a Paris elle etait a une distance qui devait la reiidre souvent inac- cessible. Le chef de cette ambassade etait I'eloquent orateur des Etats de Tours, le seigneur de La Roche, Philippe, chevalier de I'Ordre, grand senechal de Bour- gogne , premier chevalier d'honneur du Parlement casse, I'homme le plus considerable de la compagnie et son champion naturel. Philippe Pol avait avec lui I'abbe de Saint-Martin d'Autun, Jean Rolin II, que la section de Bourgogne avait voulu faire entrer au con- ID Bibliotheque imp^riale, Mss de Brienne, n" 311. — Pieces jiistif. de D. Plancher. sous CHARLES VIII. 87 seil de regence, et le second president de la cour, mon- seigneur de Neuchatel, marquis de Hochberg, I'avide et tout-puissant senechal de Bourgogne (1). lis arriverent bientot a la cour et engagerent avec le pouvoir une lutte opiniatre qui se prolongea en vain jusqu'a la fin de I'annee. Les Etats de Bourgogne, qui s'etaient reunis au inois de mai, s'assemblerent encore les pren)iers jours de decenibre (2) et vinrent en aide a leurs delegues impuissants. « Au nom de la chose « publique, au nom de la justice et du roi, s'ecrierent « les Bourguignons, nous vous supplions de conserver « le Parlement ! » Anne de Beaujeu se laissa flechir; le Parlement fut conserve et definitivement laisse a Dijon ; mais je ne sache pas qu'il ait jamais existe de lettres de revocation de I'edit du Pont-de-l'Arche. Pour I'honneur de la Couronne dont la dignite etait compromise par tant de fluctuations, peut-etre encore pour rappeler a la Bour- gogne I'epee de Damocles, Anne de Beaujeu voulut sans doute que cette province se contentat de la parole du roi. L'unique trace de cette retraite du pouvoir se trouvo, sous forme de parenthese, dans un edit de Charles VllI doune a Corbeil le i" fevrier 1485-6 quarante jours environ apres le succes de la Bourgogne. « Bien commemoratifs et recors que nous sommes, dit (1) Archives de Bourgogne, Livre-Rouge, B 8S, folio 5 verso. La no- mination de cetle arnbassade 6tdit sign^e par Philippe de Hochberg, Guillauine de Vergy, Philippe Pot, I'abb^ de Citeanx, I'i^veque de Cha- lon, de Mailly, Vintimille, Thomas de Plaines, Bouesseau, Blainchard_ Martin, seigneur de Breteni^re; Berbisey, maieur de Dijon, et par le bailli deBaissey. — Perry, auteur de VHistoire de Chalon, se trompe done en mettant r6v6que de cette ville dans la liste de I'ambassade. (2) Regislres de laChambre des comptes, fo 128. 88 HISTOIRE DE BOURCOGNE « le roi, de la responce que derrenierement leur feismes « ail Boys de Vincennes touchant la conservation de << leur parlement... (i). « Premiere resistance des Etats de Bourgogne. Pour avoir 1' intelligence complete d'un fait, il faut le voir a sa place, au milieu" des circonstances dans les- quelles il se passe. L'orago qui faillit emporter le Par- lement de Bourgogne n'etait pas seulement excite par sa resistance et la rivalite de deu\ communes qui s'en disputaient le siege ; les Etats intervinrent avec d'autant plus d'empressement dans ces debats que les franchises du pays etaient attaquees sur un autre point jusque dans leurs racines. Le roi voulait percevoir, a titre de joyeu\ avenement et pour subvenir aux frais de son sacre, 45,000 livres (2), somme fixee aux Etats de Tours, sans la participation de lu province, malgre les protestations de ses deputes et la declaration de Charles Vlll, qui avait reconnu que la Bourgogne avait le droit de voter tons ses impots. Dans un pays dont toutes les parties sont homogenes, ayant memes droits, memes devoirs, et regulierement administre par une assemblee periodique de la nation, personne n'a le droit de se soustraire a ses decrets; ils frappent au menie titre tons les elements de cette grande unite nationale. Mais dans un royaume ou cette egahte (1) Registres de la Ghambre des comptes, f" 128 verso. (9) Burgiindia cum suis adj.tcenliis xlv millia. — Proc.-verb., p. 4fiO. sous CHARLES VIII. 89 politique n'existe pas, oil les lois sont locales, ou les Etats generaux qui representent la nation ne sont plus qu'un accident qui lui -meme va disparaitre pour ne laisser a la place de I'Etat qu'une volonte absolue, toute province qui garde un reste de vie propre au milieu du naufrage plus ou moins accompli des libertes publiques, se doit a elle-meme de veiller a la conservation de la planche qui lui est restee : c'est au moins ce que pensait la Bourgogne. Quand done Charles VllI eiit donne a cette province I'autorisation d'assembler ses Etats pour I'imposition des 45,000 livres fixees a Tours, les Etats de Bourgo- gne repondirent d'abord au roi qu'ils i e connaissaient pas d'' imposition. Quant au don gratuit, qui etait dans leurs habitudes, ils protesterent qu'ils ne voulaient et ne pouvaient pas s'en affranchir. Mais attendu les frais enorraes qu'ils avaient fails depuis longues annees, I'etat de I'agriculture , qui n'avait pas encore eu le temps de se relever, la loi sur la reforme des monnaies, qui allait jeter aux frontieres ou se trouvait la Bourgogne de gra- ves perturbations dans les transactions commerciales , et la rarete de I'or et de I'argent , qu'allait produire la soustraction des especes etrangeres, usant de leurs droits solennellement reconnus , ils voulurent modifier la demande de laCouronne; malgre tons les efforts de I'eveque de Langres, lieutenant du roi, ils ne voterent qu'un don de 30,000 livres, au lieu d'une imposition de 45,000. Antoine de Baissey, bailU de Dijon, fut charge de faire agreer cette somme. 11 se presenta, le 13 aout 1484, au conseil de regence, avec les lettres des Etats, pleines de respects , mais rappelant les privileges de la province. 90 HISTOIRE DE BOURGOGNE Anne de Beaujeu repondit a M. de Baissey en lui don- nant un niorceau de parchemin destine a rassurer la Bourgogne sur ses liberies (1) , et fit convoquer d(; non- veau lesChambres de la province, pour qu'elles eussent a donner au roi pleine et entierc satisfaction. Les Chambres furent itnmediat^ment convoquees, nialgre les vendanges, et dies maintinrent lein- vote (2). Anne de Beaujeu se facha : « On recomniencera en- « core I'operation, s'ecria-t-elle ; mais cette fois M. de « Courton ira en Bougogne avec Adam Fumee (3). « De Courton etait I'energique gouverneur du Limou- sin ; Adam Fumee , I'habile negociateur de Louis XI , poete, historien, orateur, mathematicien , maitre des requetes, medecin des rois de France, une de ces in- telligences subfiles et universelles que la diplomatic du dernier regne avait aiguisees au supreme degre. Les deux envoyes arriverent a Dijon le jour meme de I'ouverture des Etats, le 9 Janvier 1484-5, et plaide- rent en avocats consommes la cause de la Couronne; mais ils ne gagnerent que 10,000 livres, dont le roi fut oblige de se contenter. Quelque minime que soit ce resultat au point de vue des finances, il fut considerable quant aux principes. La charte provinciale ne fut point violee ; et le pouvoir apprit que , sous les rois , les Bourguignons ne voulaient pas plus se laisser tailler a merci que sous les dues. Mais Anne de Beaujeu etait blessee ; la resistance du Parlement de Bourgogne I'inquietait alors et se confon- (1) Rocneil des(5dits, etc., I, ann^e 1484, aoiM, p. 285. (2) Comptede J. Johanneau. (3) Stances du Conseil, p. 129. sous CHARLES VIII. 9i dait avec cello des Etats , qui formaient avec la Cour souveraine line opposition qui compliquait les embar- ras du Conseil et I'irritait. En cassant le Parlement de Bourgogne, la regente se vengeait peut-etre de I'echec ou on la tenait. En le retablissant , elle cherchait a contenter une province irritable , dont I'andacieuse op- position avait fait poser les armes a Louis XI ; elle me- nageait une vaste contree que Maximilien d'Autriche cherchait a soulever contre la France. VI. Tentative de Maximilien d'Autriche pour soulever la Bourgogne. Maximilien d'Autriche, mecontent du traite d' Arras qui lui avait enleve la Bourgogne, y entretenait des in- telligences. II crut pouvoir la reprendre pendant les luttes qu'elle soutenait pour dcfendre des liberies qui lui etaient chores. Le moment paraissait favorable ; le roi n'etait ([u'un enfant gouverne par une femme ; les Etats de Tours annoncaient une reaction serieuse ; les finances et la population etaient epuisees par le regne de Louis XI ; le due d'Orleans etait humilie de n avoir pas les renes ; les dues de Lorraine et de Bourbon, peu satisfaits de la position qui leur etait faite, menacaient la Bourgogne au nord et an couchant ; la guerre etait au pied des Pyrenees et en Bretagne ; si elle eclatait en Bourgogne el en Flandre, la France se trouvait dans la necessite de diviser ses forces pour faire face a tant de dangers a la fois , et il semblait qu'il n'y eiit qu'a Jeter une etincelle sur cette matiere pour I'enflam- mer. 92 HISTOIRE DE BOURGOGNE Maximilien se trompait ; en Bourgogne , on etait las de la guerre; d'ailleurs, tout y etait change de- puis le manage de Marguerite , petite-lille de Charles- le-Tcmeraire, avec le fils de Louis XI. Charles VIII et Marguerite, roi etreine de France, etaient encore pour les Bourguignons le due et la duchesse. Avec quelle af- fectueuse sollicitude ils pensent a la jeune Marguerite ! Quand ils votent ledon gratuitpour la defense duroyau- me , ils designent une somme notable qu'ils ofTrent a leur aimee « Royne^ pour I'aider a avoir de la vaissel- le, des baigues et des tapisseries (1). » Maximilien, depuis la mort de sa iemme Marie de Bourgogne, surtout depuis le manage de Marguerite leur fille avec le dauphin , n'etait plus qu'un ambiiieux qui voulait le demembrement de la France. En Flan- dre , ou il n'avait jamais ele que I'epoux de la duches- se de Bourgogne , il ne pouvait pas meme obtenir la tu- tclle de son fils Philippe, qui avait I'autre partie de la succession. Cependant la fille de Louis XI ^ soeur du jeune roi , regente de fait, Anne de Beaujeu, ne s'endor- mit pas. Au lieu de se deconcerter en presence d'une coalition imminente des grands avec TAutriche et I'An- gleterre, elie leur porte un defi en leur mettant lesar- mes aux mains. Le chef de Fopposition, Louis d'Or- Icans, qui sera un jour roide France, devient capitaine de Paris et gouverneur de la Champagne ; Dunois , son bras droit, gouverneur du Dauphine ; Rene II de Lorrai- ne, maitre de Bar-le-Duc, devient engore senechal de (1) Comples du bailliagede Ghalon, entre autres, f» 14, vol. commen- gant en 1480 et finissanl en 1490. sous CHARLES VIII. 93 Champagne ; et Jean II de Bourbon, connetable et lieu- tenant general du royaume. Ces quatre honimes avaient done la Bourgogne dans leurs bras et pouvaient la soulever a une heure donnee. Mais ils etaient places si haut qu'ils ne pouvaient remuer sans se trahir et se perdre. Cependant Anne de Beau- jeu ne neglige rien ; elle signe un traite avec messieurs des Ligues attaches aux flancs de la Bourgogne, lesredou- tes montagnards qui lui avaient tue ses dues. Elle inter- roge le bailli d'Autun, qui connaissait fort « la nature des Souysses (1) ; » elle les caresse ; elle ecrit a Berne et a Lucerne; elle fait passer les montagnes a Philippe Baudot; Heinrich Assessreck, Thiringe de Riqueltin- quer, Bartholmen Fonbert (2), Nicolas Stock, guide des Suisses, tendent les mains et s'en vont contents. La regente ecrit meme en Bourgogne en faveur de tjuelques autres pour leur compter des florins qu'on leur refusait. Elle craint tant de mecontenter ces precieux allies, qu'elle neglige les interets du comte de Romonl son oncle, n'osant revendiquer en faveur de ce prince, aux termes du traite d' Arras, le canton de Vaux qu'ils lui avaient pris. La Bourgogne etait surtout menacee au nord. Anne de Beaujeu decouvre le bailii de Ferrette, Ozoar de Tristein ; elle lui iait une pension de 1 ,000 livres. Ce fut une sentinelle avancee qui devait I'avertir de tous les mouvements de I'Allemagne. Elle echelonne des troupes a travers toute la Cham- (1) Proc6sverbaux du Conseil de Charles VIH, pp. 137, 156, 157. (9) Ces noms allemands sont evidemment estropi^s; ,je les preiids tels que je les trouve dans les cahiers de;i comptes. 94 HISTOIRE DE BOURGOSNE pagne Celles de Durand Fadet forment une lignc de Maiziero a Vassy, en passant par Rhetel, Eparnay, Cha- lons, Vertuz, Sainte-M(3neliould et Saint -Dizier. Les 400 hommes de M. de Richemont (1) gardent a Sens le passage de TYonne ; celui de la Marne est confie a Charles de Pannonin, dont le poste est Chateau-Thierry. Ber- trand d'AUegre, capitaine de Nogent, lui rcpond du Bassigny; Montigny est confie a Colas deToge, et le due de Lorraine jure d'etre fideJe a la France (2). On n'elaitpas sans inquietude du cote de la Loire; le due de Bourbon et d'Auvergne n'etait point satisfait; et toutes les provinces, jusqn'au pied des Pyrenees, etaient piliees et agitees par la guerre que se faisaient MM. de Vienne et le comte de Narbonne , beau-frere du due d'Orleans. Ce chef de parti avait interet a entretenir ces debats pour s'en servir; aussi Anne de Beaujeu, en general consomme, range ses Ecossais sur les frontieres de la Bourgogne, le long de la Loire, depuis Digoin jusqu'aux limitesdel'Orieanais. Luzy, Bourbon, Decize, Nevers, La Charite, Cosne, soiit donnes en garde a ces fideles etrangers. Clamecy et Vezelay en logent des deta- cliements; tout le Nivernais est en leur pouvoir; et Bourges, au centre de la France, est le rendez-vous d'une armee d'observation qui pent se porter en un ins- tant a Toulouse ou en Champagne , en Franche-Comte ou en Bretagne, oil la guerre commengait (3). (1) Jacques de Luxembourg. (2) Stances du Cunseil, pp. 90, 145, 169, 175, 187, 190, 207..., passim. (3) Ibid., p. 90; septembre 1484. II faut accepter avec reserve les copies des documents sur les provinces, faites par des 6crivains qui n'en sont pas. Ainsi, lans ces proc6s-verbaux, Luzy est chang6 en Lury, Vezelay en V^deiay, Decize en D6sir('\ et Clamecy en Dorapsy, etc. sous CHARLES VIII. 95 Voila les dispositions qu'Anne de Beaujeu prend anx frontieres de laBourgogne. A I'interieiir meine activite : elle double les gages de ses capitaines et laisso aiix mains des plus hardis detenteurs les lanibeanx du domaine qu'ils tenaient de Louis XI, mais qu'ils devaient resti- tuer depuis les Etats de Tours. Rien de plus facile que de trailer avec les moines ; mais, quand le domaine etait detenu par des gens d'epee, la question devenait plus difficile. Le marechal de Bourgogne ne voulut rien ren- dre; force fut bien de lui donner vite main -levee des comtes et des seigneuries de Charollais, de Montcenis, de Vilaines-en-Duesmois, deGray, de Vesoul, de Mypont et de Pontailler (1). L'exemple est contagienx, surtout quand il vient de haut : Charles de Saint-Seine garda la terre de son nom, malgre les ordres formels du gouver- neur de Bourgogne (2). Mandelol, qui comniandait a Chatel-Girard, en fit autant (3) ; Guillaume de Partenay se maintint a Chenau-ies-Semur (4) ; Claude de Ter- nant, chambellan du roi, refusa de rendre Apremont et Gindrey (5); La Grange, commandant de Vieux-Cha- teau en Auxois, ne voulut pas deguerpir; il ferma sa porte aux gens du roi (6). Simon de Quingey, Claude de Brancion et d'autres resisterent ; et, quand messieurs des Comptes firent connaitre au Conseil I'opposition de ces detenteurs du domaine , Anne de Beaujeu (1) Vieil inventairedes archives de Bourgogne. XXI, \>. 208. (2) Comptes finis enseplembre 1486, 1" 17. (3) Vieil inventaire, II, p. 198. (4) Ibid., XVI, p. 210. (5) Ibid., II, p. 193. (6j Comptes finis en 1486, f" 17. I 96 HISTOIRE DE BOURGOGNE « repondit qu'en temps de guerre il fallait fermer los u yeux (1). )) Beaunc, Aiixonne et Dijon, ou Louis XI avait cons- truit des forteresses, etaient au pouvoir d'hommes expe- riiVKiiUes etsurs : inessire de la Henze, Jean de Sandon- villc, tenait Beaune avec des mortes-paies , depuis le soulevoment general. Au\oiinc etait auv mains du seigneur de Magny, Girard Robot, le maire qui avait livre cette place a Louis X! uioyennant 2,000 ecus d'or pour le inariage de sa filie. La fille etait mariee et les 2,000 ecus etaient encore a venir. Anno de Beaujeu se hata de les compter, et voulut que le roi tut parrain du petit-fils du maire d'Auxonne. Le pere etait Jean de La Grange, maitre d'hotel du roi, diplomate habile et capitaine de merite; nous le trouverons un jour en Italic (2). Dijon n'avait rien a craindre ; Guillaume de Mailioche commandait dans la nouvello forteresse et ne negligeait rien pour I'agrandir et I'armer (3). D'ailleurs, le bailli de cette ville, Antoine de Baissey, n'avait-il pas toutes ses racines en France, peut-etre meme avant la chute de Charles-le-Hardi ? Louis XI avait bien recompense ses services ; et sa fille etait plus disposee a augmenter qu'a diminuer les avantages qu'il en avait recus. Get homme d'action , qui avait pour lieutenant son frere Jean de Baissey, gruier et grand lonvetier de Bourgogne, devait (1) Comptes finis en septembre 1485, et le Vieil inventaire, XVI, p. 210. (2) Proc6s-verbaux du Conseil, pp. 173, 209. — Arch, de Boiirg. : Gucrres. — Vieil inventaire, XV, 174; II, 225. (3) Comptes finis en septembre 1483, (» 98. — 1484, f" 85. — Vieil inventaire, III, pp. 234 et 236. — 11, p. 341. sous CHAKLES VIII. 97 servir le nouveau regime avec fidelite. II avail epouse la niece de Baudricourt, gouverneiir dt> la province; il avail en Bourgogne de vasles seigneuries ; la queslion du meurtre de Girard de Roussillon, qu'il avail tue pres d'Arnay, etail encore pendaiile : la veuve et la fille en appelaienl sans cesse a la justice du roi. Le bailli etait done attache par trop de liens a la cause franfaise pour sacrifier le present, qui etait pour lui sur et beau, a des chimeres qui pouvaient aboutir, sinon a la niort, a un depouillement et a des humiliations. Du centre, ou se trouvaient, avec des hommes determines el fideles, les recentes forleresses d'Auxonne, de Beaune^ de Dijon, jusqu'aux frontieres, la province etait done gardee par d'incorruptibles sentinelles; et, a part quelques bou- deurs, tons les Bourguignons etaient contents. Mais la haine ne dort pas. G'etait I'ele de 1484; le commerce se relevail; la Coire de Lyon venail de finir; uos routes etaient couvertes de marchandsqui rentraienl dansleurs foyers. Jean de Valengin ramassa une petite troupe soutenue par les gens du sire de Vergy, prit des positions dans les bois de Demigny que traversait alors la route de Beaune a Lyon ; el , quand la caravane des marchauds lorrains qu'il altendait parut, il se jela sur eux, en lua plusieurs el enleva leurs bagagcs. M. de Vergy eul sa part du butin, prit les meurlriers sous sa protec- tion et fit conduire les captifs pres de Gray, dans son cha- teau-fort de Revel. Ce guel-apens n'etait pas un brigandage dans le sens vulgaire ; Guillaume de Vergy etait grand senechal de Bourgogne et un des plus hauls seigneurs de la province. M. de Valengin d'Enlre-deux-Monts etail frere d'armes Acad., Leilrei, 2' aerie, (. V, 1856. 7 98 HISTOIRE DE BOL'KUOGNE lie Pliilippe de Chaumergis , qui avail souleve Beauue sous Louis XI (1), etl'ami du sire ueDigoin , avec qui il avail servi dans la cornpagnie du due de Bourgogne, les dernieres annees de sa vie. 11 avail memo conserve des intelligences avec ce seigneur, refugie pres de Maximi- lien d'Autriche. lis forniaienl le noyau d'un petit groupe de mecontenls qui avaient des vengeances a exercer et des esperances de restauration. En altaquanl des Lor- rains ils souffletaient Rene de Bar, chez qui le due de Bourgogne avail ele lue , et ils entretenaient dans la province une I'ernientalion qui favorisail leurs projets. « Nous nous faisons justice, disai(!nl-ils ; pourquoi le roi « de France ne force-t-il pas le due de Lorraine a rendre « laseignenrie de Bauffremont (2)? » Anne de Beaujeu ne se fit pas illusion sur la nature de eel evenenient ; elle ordonna au sire de Vergy de relaeher les Lorrains et de livrer les brigands qu'il abrilait. Les sujels du due de Lorraine lurenl mis en liberie ; mais on en garda les depouilles et on fit dire au roi qu'on « ne pouvail pas apprehender les nialfai- tenrs (3). » L'affaire en etail encore a ce point quatre mois apres I'attaqne. Le 29 novembre 1484, elle ful de nouveau appelee au Conseil a la requete des niarchands, ou plutot par leur due, qui eommencail a s'y montrer constammont. On ordonna une enquete el, s'il y avail lieu , la punilion des coupables. Le gouverneur de (1) Jean de Valengiii, fils d'Antoine de Salenove. seigneur de Bussil- lon et, d'Enlre-deux-.Monts. Voir une montre d'armes de 1474, faite par Ph. de Chaumergis. (2) Stances duConspii de Charles VUI, ]<[>. 14, 186. (3) Ibid., p. 187. sous CHARLES VIH. 99 Bourgogne re?ul ordre de contraindre M. de Vergy a restituer tout le butiii qui avait ete fait dans cette expedition, et on lui ecrivit, au nom du roi, une lettre severe, « bien rigoureuse, disent les proces - verbaux « du Conseil, pour lui faire savoir que le roy estoit « tres - malcontent qu'il n'eust point fait reparacion , « selon qu'il lui en avoit este escript plusieurs fois; et « qu'on estoit delibere ne souffrir telies choses en ce « royaulme (1). » Le gouverneur Baudricourt devait « besongner ver- « tueusement. » 11 est probable qu'il ne put saisir des coupables qui etaient sur leur garde; rnais le mouve- ment s'etait propage a la faveur des luttes que les Etats et le Parlenient de Bourgogne soutenaient alors contre le roi. Les coupables etaieut en relation avec Maxinii- lien et ils esperaient que la province allait se soulever; I'opposition etait violeute ; la France etait menacee au dedans et au dehors. Jean de Digoin , seigneur de Jaucourt, chambellau du due d'Autriche, pres duquel il s'etait refugie, accourt avec de Tor et des promesses. Pendant que I'affaire de M, de Vergy et les liberies nienacecs preoccupent tout le nionde, lesirede Digoin, qui s'etait enferme naguere a Semur, dans le soulevement de la Bourgogne sous Louis XI, se retrouve sur son terrain. II aborde les plus hauls fonctionnaires; il penetrc au Parlement, aux Etats, dans la Chambre des comptes, par lui-meme ou par ses intelligences. « On se moque, dit-il, de vos (I) Si^ancps du Consfil dp Charles VIII, 99 novfmhrp 1484. *t>0 HISTOIRE PE BOURGOGNE « franchises ; les Etats de Tours sont comme non- « avenus; Timpot entre en Bourgogne; la France de- « bute par la tyrannie. » Les conjures ne se contentent pas de setiier des paroles; leur hardiesse va croissant avec I'agitation publique ; ils penetrent dans les archives de la Chambre des comptes ; ils y prennent les chartes qui pouvaient etre utiles aux pretentions de leur maitre, et les lui font porter par des chevaucheurs (1). 11 elait temps de meltre un terme a tant d'audace; le gouverneur et le bailli de Dijon s'entendirent, et ne pouvant saisir I'avant-garde , qui avait opere dans les bois de Demigny, ils se jeterent sur les chefs de I'expe- dition et rireiit prisonniers Jean de Digoin et son fils; Jean de Cussigny, abbe de Moutiers -Saint -Jean ; le moine Gombault; Sapel, ancien chatelain de Talant; Bregilles, fils d'un garde des joyaux des dues, et plu- sieurs autres. Le 30 deceinbre 1484, on apprit au Conseil royal, disent ses proces-verbaux, que de grandes entreprises avaient ete faites en Bourgogne contre le roi; qu'on avait voulu suborner les yens du ^ays, les retirer de I'obeissance due au roi de France, pour les soumettre auduc d'Autriche; que Baudricourt, Antoine de Baissev et le maieur de Dijon avaient besongne verlueusement ; que le proces des coupables etait instruit; inais quo I'abbe de Saint-Benigne entre autres n'avait pu etre arrete. Anne de Beaujeu fit venir a Paris les coupables. Elle les traduisit devant la Cour des pairs, et, quand I'ani- H) S(4ances fin Conseil, 30 dteftmbre H8'i. sous CHARLES VII] . {0\ bassadeur de Maximilien d'Autriche vint lui demander de niettre en liberte son chambellan, elle repondit qu'il etait accuse, avec son fils, d'avoir commis en pleine paix un crime de lese-majeste ; qu'ils etaient sujets du roi de France ; qu'ils avaient ete pris sur ses terres ; que pour I'honneur du due d'Autriche Taffaire serait examinee par des horames recommandables, qui ne les condamneraient point s'ils les trouvaient innocents ; mais que « si autrement en estoit, ils en feroient justice « telle qu'au cas appartiendroit. » " Au reste, ajouta-t-elle, puisque la chose est grave, « que le due d'Autriche est un grand prince et le prou- « chain allye du roi, une solennelle ambassade lui sera « envoyee, pour qu'il sache bien que le roi n'y va qu'en « bonne intention; qu'il n'a vouloir d'aultrement faire, « qu'il est son amy , et veult rester fidele au traite M d' Arras (1). » Leconseil de regence s'etait reuni le 5 Janvier 1484-5 en presence du roi. On y remarquait le due de Lorraine, les comtes de Clermont et de Bresse, le prince d'Oran- ges, M, de P.jrigueux, le chancelier, la Tremouille, Doriole, premier president des comptes, Guillaume Bri- fonnet. La seance avait ete solennelle et toute remplie des affaires de Bourgogne. Thibault Baillet avait fait lo rapport du proces de M. de Villarnou et de ses com- plices, detenus a Dijon dans les prisons royales et dans cellesdu maieur. Onaviit resolu deles faire tons vonir a Paris devant le roi, qui les devait ensuite livrer au Par- lement. On avait donne des ordres pour que I'abbe de (1) Proc6s-verb;iux dn Conseil, 31 ddcembre 148*. 102 HISTOIRE DE BOURGOGNE Moutiers-Saiiit-Jean, lui aussi prisonnier, Cut coinme les autrestraduitilevant IcConseilet la Cour.Quanta I'abbe de Saint-Bcnigne, qui n'avait pu etre saisi, on avail pris des dispositions pour Tappreliender; etil avail ete arrete que, si Ton no rt'ussissait pas, on procedorait contre lui parajournements personnels. Les uns avaient voulu (jue desleltres closes fussentadressees an gouverneurde Bour- gogne et aux echevins de la villc de Dijon, pour ieur ordonnner de iivrerces prisonniers et de les faire parai- tre devant le roi , qnelque part qu'il fut. Les autres avaient demande soit une commission speciale, soit une commission et des lettres closes, atin d'obtenir plus faci- lement I'extradition... Reliqna (Jenderanlxir. lei s'arrete ce que Ton ron- nait des proces-verbaux du conseil deregence; c'est le denouement de la piece qui manque. Si les registres du Parlement de Paris, devant lequel cette grande affaire dutetreportee, existaient encore, nous y trouverionssans doute des revelations. Quoi qu'il en soit, il parait certain qu'une ambassade fut envoyee a Maximilien d'Autricho, que ces boute-feux rie furent pas rigoureusement traites comme coupables de trabison et de lesc-majeste ; mais, tout en se montrantindulgentedans son triompbe, Anne de Beaujeu les bannit du royaume a perpetuite ; car, dans le traite que t'eront en 1489 le roi de France et Maximilien. les delegues de ce roi des Romains deman- deront qu'il fut stipule que Jean de Cussigny, abbe de Moutiers-Saint-Jean (1), Claude deToulonjon, seigneur (1) Jean de Gussigny-le-Chiteau, au bailliage dc Beaune, avail pris rhabit de religienx an monastere de Beaune, an comt^ de Bonrgogne; sous CHARLES VIII. 103 de la Bastie, Antoiiie Rolin, seigneur d'Esnieries, Claude de Toulonjon, seigneur de Traves, Villarnou, frere Jean de Gomebaut, Etienne Dun... el Jean de Bregilles joui- raient des benefices de la paix, qu'ils pourraient renlrer en France et reprendre leurs biens qui avaient ete con- fisques (1). Cette vigueur etoufFait dans son gernie une revolution qui pouvait donner la Bourgogne a I'Autriche; mais qu'on ne s'y Ironipe pas; les grands mouvements de troupes en Bourgogne ne sont pas seulement dirigcs centre Vergy et Digoin ; Madame s'en servait comme d'une epee a deux trancliauts ; elle frappait Maximilien dans son avant-garde; elle frappait le due d'Orleans retranche dans I'Orleanais, son apanage, avec les gens du comte d'Angouleme et du due de Bourbon, qui voulaient, disaient-ils, afl'ranchir le roi , oter les renes a la regente et les donner au premier prince de sang, que Louis XI avait humilie. Anne de Beaujeu ne balanca pas; elle eloigna du roi des gouverneurs qui lui parlaient avec trop d'enthou- siasme du due d'Orleans, jeune, beau, franc, genereux, passionne et qui pouvaient lui livrer leur pupille. On a dit que Guy Pot, I'un de ces gouverneurs, etait le celebre Philippe Pot, seigneur de la Roche, le grand orateur des Etats de Tours. On a nieme assure , dans abb^ de Moutiers-Saint-Jean , il se jeta dans le parti de Louis XI, re- parut a Dijon sons Charles VIII et put 6chapper aux poursuites du gou- verneur de la province. (1) Reomarius, p. 349 et 693. I(»i HISTOIRK DE BOURGOGNE celte liypothese , que sa belle harangue ne le que cclui dout uous pouvions disposer et des voyages dispeudieux dans les divers Musees de France et de I'etranger, ou uous eussions peut-etre trouve des materiaux inedits et precieux pour la solution des divers prolilemes souleves dans ce travaU. Mais cette publication prompte etait un dcvoii- impose par la recon- naissance pour les amis de la science qui, en dormant a r^tablissement confie a nos soins de precieux debris osseux, nous out mis a meme de faire ces observations, et qui at- tendent avec empressement 1(5 rcsultat de nos travaux. Heu- reux si nos eflforts atteignent le but propose, et si le grain de sable que nous apportons aujourd'hui concourt poiu" sa faible part a I'erection du merveiUeux eilifice de la paleon- tologie moderne. Pendant lougtemps les voyagcurs out neglige de rappor- ter des contrees loiutaines qu'Us visitaieut les restes pre- cieux de ces anunaux perdus ; des ossements le plus ordi- nairement brises n'offraient pas a leurs yeux un aspect assez briUant et ne leur paraissaient pas un sujet de speculation sufEsamment lucratif pour se charger d'un fardeau aussi lourd et aussi embarrassant. G'est depuis un demi-siecle seulement que nos jMusees paleontologiques, sous I'influence que leur a donnee I'illustre Cuvier, out pu obteuir, souvent a des prix fabuleux, quelques debris plus ou mouis iute- ressants de ces bizarres creatures auimales d'lme autre epoque de la vie terrestre ; et c'est par le concours d'lieu- reuses circonstances que le Musee de Dijon a etc dote de la plus lielle et de la plus rare piece fossilc appartcnant a I'ordre des edeutes qui existe peut-etre aujoiud'hui en Europe. Cette piece, nous la devons a M. le vice-amiral Dupotet , notre compatriote , qui a son retour de INIonte- video, en 184G, rapporta un grand nombre d'ossements qui avaient ete recueillis sur les bords de la riviere Lujau par le docteur F.-X. Numez, et qui lui furent donnes par ordre du dictateur Rosas. M. Dupotet remit la plus grande partie de ces ossements au Musee d'histoire naturcUe de Paris ; puis, plus tard, apres avoir visits avec le plus grand interet les nombreusps collections que renferme celui de DEDENTE FOSSILE. 3 Dijon , il voulut contribuer a son developpement en I'en- licliissant de quelques objets dignes de cet etablissement, (jnand la mort vint malbeureusement le surprendi'e et couper court a ses genereuses intentions. Madame sa veuve, non moins bien intentionneo a notre egard, executa scru- puleusement les intentions de sou honorable epoux ; elle envoya genereusement tout ce qui lui rcstait : deux caisses renfermant plus de deux mille morceaux plus ou moins remai'quables, brises, mutiles et pele-mele les uns avec les autres, tout en s'excusant liumblement de faire a la ville un si mauvais envoi , pensant alors qu'il y aurait peut-elre impossibilite d'en tii'er pai'ti un joiu', de reunir ces frag- ments epars et d'en faii^e cpielque chose d'iuteressant et de reellement utile a la science. Compreuant alors toutes les difficultes qu'il y aurait, dans un pai'eil travail de reconstruction , de retrouver chaque debris appartenant a plusieurs squelettes de diverses espe- ces, ou qui devaient, en se rapprochant, former un ensem- ble dont la forme, mal connue alors, ne pouvait ressem- bler cependant qu'a celle d'une cuirasse de quelque animal colossal , comme cela se voit en petit eliez les tatous vivants, il fallait nous armer d'un grand courage poiu* entreprendre une pareille restaiu^ation qui, aux yeux des personnes tres-competentes dans ces matieres, passait pour etre meme une entreprise sans fin et absolument inutile, ces pieces etant presque toutes egales pai' lem's formes polyedriques , leurs dimensions, et oflraut en outre un nombre de combiuaisons presque mcalculable. Ce raisonnement ne devait point etre admis, et il devenait pour nous, au contraire, un puissant stimulant. En effet, il 6tait evident qu'il serait possible d'abreger beaiicoup de temps en etablissant des groupes bases sur des ressemblances et des dissemblances, enfiu une sorte de clas- sification artificielle qui permettrait de retrouver plus faci- lement des series d'osselets s'accordant entre eux. Qu'il nous soit permis d'entrer ici dans quelques details sur notre proccde ; cela pent avoir* son utilite par la suite. Prenant en consideration, 4" la couleur, tous les mor- ceaux offrant une meme teinte ont oto mis a part ; il y en 4 DESCRIPTION D UiN NOUVEAU GENRE avait de brunatres, de grisatresj de jaimatres, de I'ougeatres et de blancliatres ; ce qui a forme autant de subdivisions separees. En effet, il etait natural de penser que le sol avait communique sa propre couleur a tons ces debris, comme cela a lieu ordinairement pour tons les corps organises, qui se penetrent toujom's par la fossilisation d'une certaine quantite d elements mineralogiques empruntes au terrain dans lequel ils se trouvent enveloppes ; 2° L'cpaisseur differente de chaque morceau ou osselet; ce qui donne encore plusieurs subdivisions naturelles : car on devait supposer que tons les plus epais etaient voisins sur quelqucs parlies de Tanimal , ce qui a ete confirme par I'expcrience ; 3° Tenant compte des differences relatives entre les des- sins sur les osselets : leur reUef plus ou nioins apparent, la forme des polygones ou des ellipses qu'ils presentent tons dans leur centre, leur plus ou moins de rugosites a leur surface superieure, etc., ont forme aussi une suite de sub- divisions tres-importantes ; he" Eiifui, tons les morceaux de formes anomales , tuber- cules et autres, ont fait d'autres divisions d'une grande ressource ; c'est par eux que le travail de reconstruction a commence . Toutes ces divisions ont forme une trentaine de grou- pes places cliacun dans une case separee. Comme on le voit, par ce moyen simple il a ete extre- mement facile de se reconnaitre dans ce dedale de pieces et de morceaux ; il n y avait plus qu'a cliercher dans chacune de ces divisions pour retrouver celles de ces pieces qui s'a- justaient ensemble par les sutures naturelles. D'alwrd elles se reunirent deux a deux, trois a trois, quatre a quatre, etc.; elles formerent alors des plaques irregulieres qui devaient bientot grossir encore en se reunissant entre elles. Une chose qui contribuait beaucoup a augmenter les dif- ficultes de cette reconstruction, c'etait le melange de cinq cents pieces au moins , celles ayant les teintes blanchatres et jaunatres, qui appartenaient a d'autres individus d'es- peces voisines et qu'il eut ete impossible de distinguer sans ie secours de cette disposition methodique. Gependant, c'6- d'edente fossile. 5' tait moins le nombre considerable de pieces a reunir qui genait dans cette minutieuse operation, que celles qui manquaient et formaient des lacunes dont on ne pouvait soupconner Texistence. II manquait alors un quart environ de la masse totale sur le cote droit superieur de cette carapace , ce qui lui donnait une forme irreguliere tout a fait insolite. Toutes ces lacunes ont ete boucliees par des moulages faits sur les parties analogues ; aujourd'hui , ce gigantcsque fossile a retrouve sa forme reguliere et com- plete, qui ne laissc ricn a desirer. Quatre mois d'uu travail opiniatre ont suffi pour arriver a ce rcsultat. Cliaque piece a repris rigoureusement la place qu'elle occupait pendant la vie de ranimal. La reconstitution de la queue offrait une difticulte qui, au premier a])ord , paraissait insurmontable en raison du pen de morceaux que Ton possiklait. En effet, il n'y avait qu'une dizaine de tubercules de diflerentes grosseurs et qui ne se joignaient point ensemble par leurs sutures laterales -; plus, cinq ou six autres pieces, de iforme presque trian- gulaire, qui devaient evidemment s'ajuster par les asporites de lour pourtour avec les parties laterales superieures des tubercules en question; puis enfm, ces memes pieces de- vaient encore etre articulees avec d'autres plus pelites, niais semblaijles pour la forme, dont nous ne possedions pas d'e- cbantillons, mais dont on devinait I'existence par la forme des vides que les premieres laissaient entre elles quand elles etaient reunies. L'observation rigoureuse montrait que cette queue devait etre d'une dimension enorme, lourde, et formee d'une suite d'anneaux verticilles, allant en grossissant de son extremite libre a son origine. Cette conjecture fut confirmee plus tard par I'heureuse decouverte que nous avons faite au Museum de Paris, qui possedait non-seulement la presque totalite des pieces de la queue de notre animal, mais encore les osse- ments les plus importants du squelette de notre individu meme. Cela n'a rien de surprenant, puisqu'ils ont etc dounea a cet etalilissement par la meme personne. II est facbeux de voir de semblables richesses divisees ; reunies , elles ens- sent forme un ensemble qui eiit etc admirable ot plus utile DESCRIPTION d'uN NOIVEAU GE.NRE a la science. Desesperant de pouvoir jamais obteuii' du Mu- seum ces objets si interessants pour nous qui possedions la piece principale, la carapace, nous obtinmes I'autorisation de les mouler, et aujourd'liui nous n'avons rien a desirer sous ce rapport, grace an savant professeur M. Duvernoy, qui s'est montre pour nous d'une Ijienveillance et d'unc afFa- bilitc extremes enmettant tout a notre disposition et en nous permcttant de fouiller dans los immenses magasins ou nous trouvames la plus grande partie des objets qui nous interes- saient le plus specialement. Nous avons profite de cette-circonstance pour restaurer, sous les yeux memes des professeurs^ avcc le modeste et habile praticien M. INIerlieux, uiie portion d'anneau qui nous a montre que toutes les pieces trouvees pele-mele dans les caisses dumagasin appartenaient bien veritablcment a notre individu, par le ton de la couleur, fpii etait exactement le meme que cclui des pieces que nous possedions a Dijon. En mesurant Ic diametre et les diverses proportions de cette partie d'anneau, nous avons recounu qu'il etait en tout sem- blable a une autre extrcmite de queue plus complete encore d'un autre individu du meme genre, de couleur blanc-jau- natre, qui etait conserve dans la galerie de geologie. Nous n'hesitamcs pas alors a moulcr tout ce qui se'rapportait a cette derniere queue, pcnsant bien que nous aurions quelque chose de plus satisfaisant que si nous operions sur les debris memes de notre propre individu. Apres avoir reconnu exactement le nombre d'anneaux necessaires pour redonner a la queue sa longueur primitive, il a ete facile de refaire les amieaux manquants, en I'emou- lant ceux que Fon posscdait deja, en y ajoutant ou en en retranchant le nombre de tubercules convenables pour leur donner le diametre neccssau-e. Ces tubercules retranchcs ou ajoutes ont etc pids plus specialement en dessous de la queue, etant a la fois les plus caches, les plus petits, et ceux dont la forme varie le moins; ils se trouvaient seml)lables et agences de la meme manieie dans tous les anneaux, grands et petits, qui composent cette enorme queue. Q;mt aux divers ossements du sfpielette cpii I'ostaient a D EDENTE FOSSILE. 7 determiner, il n'en n'etait aucun qui appartint a I'auimal qui fait le sujet de ce travail. C'etaient des fragments d'un magnifique crane du Mylodon robustus, Ow., un remarqua- ble morceau de la maclioire inferieure droite du Megathe- rium Cuvieri; un femur complet, une moitie du bassin et trois vertebres lombaires du scelidotheriiim. Voici maintenant les parties du squelette de notre animal qui ont ete moulees a Paris et qui appartieiment a noire in- dividu meme : 1" La partie latcrale et posterieure du crane, I'occiput, le meat auditif, I'arcade zygomatique et sa longuc apophyse , trois alveoles des dents et la crete sagittale ; 2" Le cote droit de la maclioii^e inferieure, avec ses dents (1) ; 3" La vertebre atlas, Taxis, la vertebre du cinquieme an- neau de la queue ; 4° Une plaque sternale et les deux premieres cotes soudees avec elle ; 5° Les deux femurs entiers ; 6° Les tiljias et les perones, sondes ensemble ; 7° Les calcaneums ; 8° Les astragales ; 9° Les tarses; 10° Le metatarse gauche; H° Les trois doigts externes gaudies du pied de derriere ; 12° Le radius gauche ; 13° La phalange ongueale d'un doigt indetermine d'un membre thoracique ; 14° La phalange ongueale d'un doigt interne du pied pos- terieur. M. Owen ne reconnait que quatre especes seulement de glyptodons, caracterisees sur quelques morceaux de la cara- pace et figurees dans le Catalogue des fossiles ftiisant partie du Musee des cliirurgiens de Londres,1845, dernier ouvragc (1) Cette michoire inKrieure fait exception : elle appartienl h I'indi- vidu duquel nous avons moulfi les anneaux de couleur blanchfttre de la queue ; elle av.4i), t'f qni indique la OS DESCRIPTION d'vS NOUVEAU GENRE graiide masse de la premiere phalange du doigt moyeii. La partie iiiferiem-e du present os metatarsieu offre deux fos- settes larges et concaves pour de grands os sesamoides. » Os m^tatarsien du quatrieme doigt du (vlyptodon clavipes, « Get os est plus petit que le deuxieme; sa siuface ex- ttuieurc rugueuse est convexe, sa surface interieure presque droite, avec une legere facette concave, garuie d'un bord eleve et qui s'adapte a la surface articulaire convexe d'une depression de la surface opposee au troisieme metatarsieu. La surface articulaire posterieure et oblougue qui s'adapte a I'os cuboide, est legerement concave et a son diametre transversal cgal a la moitie du diametre vertical. Sa sur- face anterieure pour le quatrieme doigt est triaugulaire et presque plate. II y a deux facettes sesamoides k la partie iiiff^rieure de cet os metatarsieu. II ne reste pas de trace du petit doigt externe on ciuquieme , mais son existence est ici iudiquee par uue tres-petite facette articulaire, plate, sur le cote exterieur du quatrieme os metatarsieu, et par I'etendue de la surface du cuboide que ce metatarsieu laisse a decouvert. » Phalange anterieure [jnoximal) du deuxieme doigt du Glyptodon clavipes. « Elle est verticalemeiit oblique et comprimee, i)lus epaisse en dessus qu'en dessous , dans la direction d'avant en arriere. Uue protuberance s'eleve du milieu et do la partie posterieure de la surface superieure. Le l)oi(l iuft'- rieur presente une echancrure profoude et etroite. La sur- face posterieure est legerement concave, ranterieure plate, avec uu point rugueux a son centre. » d'edeme kossile. fiO Phalange moyecinc du deuxieme doigt du Glyptodon clavipes . « Elle est encore plus comprimee que la premiere. Sa plus graude largeui'^ ou d'avant en arriere, qui est a la partie superieure, est seulement de six ligncs (0"0I3), tan- dis c£ue son diametre vertical est de vingt lignes (0™042) et son diametre transversal de tlix-sept lignes (O^OiJG) . Son bord inferieur est echancre comme dans la phalange pre- cedente, et an milieu de la surface articulaii'e posterieure se trouve une depression ceutrale. D'apres la tres-petite etendue du mouvement que permettaient les articulations aplaties des doigts , on ne saurait etre surpris que la bourse synoviale ait ete en partie ol)literee , comme les places ru- gueuses qui occupent le centre des surfaces d'articulations nous montrent que cela a du arriver. » Phalange ongu^ale du deuxi^me doigt du Glyptodon clavipes. « Elle presente une forme tres-remarquable. Elle s'eiend brusquement en largeui' et en cpaisseur, immediatcment au-dela de la facette articulaire qui s'applique a la phalange precedente , et cette facette parait alors occuper le milieu seidement , a la surface posterieure, et se trouve entouree d'un rebord large et rugueux ; ct;tte siu-face n'est pas pla- cee a angle droit avec le grand axe de la phalange , mais s'abaisse de haut en has et en avant, sous un angle tres- aigu avec la surface superieure, en sorte que le sommet de la phalange regarde presque directement en has. La li- mite inferieure de la surface posterieure forme un bord tres-rude , separe par une concavite lisse et etroite du liord anterieur de la phalange. La surface superieure inclin^e est legerement convexe et creusee de facettes et d'mipressions vasculaires profondes. » 70 PESCRIPTION d'cN NOUVEAU GENRE Phalange nioyenne du troisi^me doigt du Glyptodon clavipps. « Cette phalange est plus carree et plus large que cellc du deuxieme doigt. Elle a la inerae forme generale com- primee, avec des surfaces articulaires presque plates ; mais, comme elle est plus etroite en dessus , elle ressemble a un coin renverse. Elle est aussi echancree, mais moiiis pro- fondemeut en dessous , et offre de chaque cote de I'echau- crure une facette articulaire p.our un os sesamoide. » Phalange cigu^ale du troisi^me doigt du Glyptodon clavipet. « Elle est plus large, mais plus courte que la precedente et d'une foime plus symetrique. Le bord inferiem- de sa surface posterieiu'e forme uu bord plus large, et la surface articulaii'e est un peu plus convexe ; d'aUleurs, la ressem- blance est tres-graude. » Phalange moyenne du quatrieme doigt du Glyptodon clavipes. « Get OS ressemble a la phalange correspondaute du troi- sieme doigt. » Phalange ongu^ale du quatrieme doigt du Glyptodon clavipes. « Get OS a la meme forme generale que celui correspon- dant de la precedente phalange (troisieme doigt), mais il est plus petit. De meme que la derniere phalange du deuxieme doigt, il est dissymetriqiie, mais par suite d'une morUfication differente. Dans le deuxieme doigt, c'est le bord interne qui s'arrondit en allant vers le bord externe ; dans le quatrieme doigt, c'est le bord externe qui s'arrondit en allant vers le bord uiteruc. « Dans le glyptodon, les pieds de derriere semblent avoir d'eDE.NTE 1'OSSU.E. 71 ete modifies exprcssemeut pour tbrmer la base duue colonne destinee a supporter un poids enorine, tel que eelui qui doit etre le residtat de I'epais tegument ossifie de ce qua- drupede lom'demeut cuirasse. « Lorsque les os de I'extremite posterieure deerits ci- dessus sout places dans leur position aatm'elle et relative, ils presentent a notre esprit la charpente d'uu pied dont la forme et la structure n'out point d equivalent dans le regiie animal. Ce qui se rapproche le plus de ces proportions cour- tes, larges et epaisses nous est Iburni par le squelette de I'extiemite destinee a fouir de la taupe. Toutefois, on ne pent comparer a la singuliere extremite posterieure du glyptodon clavipes que le pied de devant de cet animal , a cause de la forme massive et comprimee des metacarpiens et des pha- langes anterieures {proximal) et moyennes. Le pied de derriere de la taupe ressemble, par rallongement des os metatarsiens et des phalanges, a celui des armadillos vi- vants et a la generalite des quadrupedes ouguicules. » Si Ton compare les deux planches 1 et 4 de notre atlas, on est frappe de la grande difference qui existe dans I'en- semble des pieds posterieurs du glyptodi:)n clavipes et de ceux correspondauts de notre schistopleurum , difference qui ne peut guere s'expliquer que par quelque inexacti- tude du dessin , le notre etant rigoureusement exact. Cette difference porte : 1" Sur la longueur, qui est lieaucoup plus grande dans le pied du glyptodon clavipes , pi. 4 , que dans celui de notre animal, pi. 1. 2» Sur le calcaneum, qui dans la pi. 4 est termine par uu talon massif avec une proemineuce qui se du-ige en dessous de maniere k en former un point d'apiuii sur le sol, tandis que dans le schistopleui'um cette parti(^ du meme OS se termine en s'arrondissant et ne semble pas jiouvoir porter a terre par sa position naturelle, beancoup plus re- levee. 72 3" Enfin, les phalanges ougueales dans ce meme pied sont egalement tres-differentes pour la forme, qui parait arrondie en avant dans le glyptodon clavipes, tandis que ces phalanges sont comme tronquees carrement dans le schistopleurura. Voyez I'ensemble du pied et la connexion des os qui le composent, pi. 12, fig. 14 et 15, reproduits de I'excellente figure qu'en a donnee M. de Blainville dans son Osteogrn- phie , pi. II, lig. 31. Dans I'explication de la planche, on dit ce pied complet; c'est une crreur, il y manque au moius un doigt, I'interne; M. Owen pense qu'il y avait cinq doigts aux pieds du glyptodon, ce dont nous n'avons pu nous assurer sur celui de notre schistopleurum typus. CHAPITRE II. HISTORIQUE DE Z.A DECOUVEHTE DES RESTES DE GLYPTODON, DE SCHISTOPLEUBUM ET d'hOPLOPHORUS. Leur rareti, leurj diverses denominations. Guvier, dans ses Ossements fossiles, t. "V, p. 179 (1823), cite comme appendice une lettre adressee a M. Au- guste Saint - Hilaire par Dom Damasio Larranaga, cur6 de Montevideo, dans laquelle ii est fait mention pour la premiere fois d'une trouvaille de debris d'un grand mam- mifere edent^ fossile, associe a une armure de pieces os- seuses juxtaposees. Ces os etaient situes dans un terrain d'alluvion dans le Rio del Sauce, branche du Saulis grande; il y a avait un gros femur long de huit pouces , court et D'EDE^'TE FOSSILE. 73 large, mais se rapprochant de tous points de celui d'un ta- tou. 11 y avait aussi une portion d'une armure tesselee. On assure , dans cette lettre , que de semblables fossiles se ren- contrent dans des couches analogues pres du lac Mir rim, sur la frontiere des colonies povtugaises. Dans un memoire geologique de Weiss, siu' les provin- ces de San Pedro do sul et sur le banda oriental ( Berlin, Transact., IS^T), il est fait mention de portions d'armures osseuses tesselees trouvees sur YArapey Chico, province de Montevideo, et en outre des os, des extremites et des fragments d'armures trouves pres de Rio-Janeiro. lis furent decrits paj' le professeur Dalton (Berlin, Transact , 1833), et il fit voir que tous ces debris n'nppartenaient pas au me- gatherium de Guvier, animal gigantesque fossile se trou- vant dans les memes lieux , mais Men a un edente plus voisin des tatous. En 1832, M. Glift presenta a la Societe geologique un memoire sur les restes du megatherium apporte de Buenos- Ayres en Angleterre par M. Woodbine Parish's. Dans cette collection, dont ces restes faisaient paiiie, se trouvaient des fragments d'luie armure osseuse; un de ces fragments fut represente, mais non d6crit ; enfin il y avait encore une portion de machoire et quelques autres os qui avaient ete trouves avec des portions d'une armure osseuse dans le lit d'un ruisseau a Villa-Neva, environ 95 milles au sud de Buenos-Ayres. Une fois ces debris arrives en Angleterre , il devint evi- dent pour M. Glift comme pour M. Owen que ces os n'ap- partenaient pas au megatherium; le Gollege des chunirgiens, qui les possedait dans son riche musee, les fit mouler ; on en envoya des epreuves au Museum de Paris, on ils furent reconnus par MM. Laurillard et Pentland comme n'etant pas des restes de megatherium, mais bien de tatou gigantesque. Jusqu'a cette epoque Ton croyait generalement que tous les osselets tesseles faisaient partie de la peau du megath6- 74 DESCRIPTION D UN NOUVEAU GENRE rium, et il lie maiiquait pas alors de raisous pour appuyer cetto opinion, fortemeiit rlefenduc par feu M. de Blaiuville. Cepeudaut le celebre Cuviei' iraflirme rien a cet egard ; d'excellents ouvrages plus receiits propagent encore aujoui-- d'hui cette maniere de voir ; c'est aiusi que dans la derniere edition du Cours elementaire d'histoire naturelle redige par MM. Milne -Edwards, A. de Jussieu et Beudaiit, p. 316, on lit : « II se inontre encore plusieurs nouveaux rongeiu's, des chevaux, des ruminants et probablement aussi ce gi- gantesque edente a demarche lente et lourde, le megathe- rium, dont la tete et toute I'allure devait offrir quelque chose d'un peu rossemblant aux paresseux, quoique sa tailie fut celle du plus grand rhinoceros et dont le corps devait etre reconvert d'une cuirasse osseusc comme les tatous de la meme fainilie. » Cette opinion n'a point encore et6 confirmee par les faits, et toutes les plaques signalees comme appartcnaut au me- gatherium ne sont que des osselets de la carapace du glyptodon cla\apes. Ce qui pent facilement etre V('ri- fie dans la galerie de mineralogie et de geologic du mu- see de Paris , ou I'un de ces osselets isoles porte la deno- mination de plaque de la peau du megatherium. Plus recemment, su' Woodbine Parish's a requ un me- moire sur la decouverte, qui a ete faite siu' les bords d'un ruisseau pies de Rio-Matanza , a vingt milles au sud de la ville de Buenos-Ayres , d'un squelette complet et d'uno armure osseuse; il a requ avec la description un fragment de dent et un dessiii de I'animal. Selon M. Owen, on doit le rapporter aux edentes de Cuvier, mais la dent qui indique un nouveau sous-genre de la famille des tatous, et il a pro- pose de le designer sous b; nom de glyptodon pour faire allusion a la forme sculpti'c qui caracterise ces dcnls. Dans son memoire, M. Owen entrc dans de longs details descrip- tifs sur les divers os de I'animal que Ton possede en Angle- terre ; il s'y trouve aussi une note sur les restes d'un glyp- d'edente FOSSILE. 7o todon decouvei'ts sur la rive gauche du Pedernal, avant sa jonctioii avec le Sola, affluent du Rio Sante, pres de Mon- tevideo, et conserves dans le musee de cette ville. Ce savant, enfin, fait egalemeut mention de quelques fragments d'ar- miu?es osseuses trouves dans le Rio Seco , dans le banda oriental, et ressemblant par leur structure aux debris du Pedernal (1). Dans une lettre datee du 5 novembre 1838, M. le doc- teur Lund mentionua cet animal cuirasse sous le nom d'ho- plophorus , comme existant dans les cavernes de Rio des Velhas ( Bresil) . Ce naturaliste a signale ce fait a M. Audouin, qui a fait mention de cette lettre dans le Compte rendu de la Societe geologique de France, le 15 avril 1839. Ainsi, des cette epoque et a pen pres en meme temps que M. Owen, ce naturaliste avail parfaitement reconim les caracteres distinctifs les plus saillants de ce genre d'edentes. M. le pro- fesseui^ d'Alton, en septembre 1839, malgre cette publica- tion, par la de cet animal, an congres des naturalistes alle- mands tenu a Erlangen , sous le nom de puchypus , qui n'a point ete adopte. Plus recemmeut encore, M. Elie de Beaumont a commu- nique a rinstitut une lettre de M. Ange Sismonda, datee du 30 novembre 1854, qui lui fait connaiti'e que le cabinet de Turin venait de s'enrichir d'un squelette complet de glyp- todon avec sa carapace ; mais cette lettre n'indique ni I'es- pece ni le lieu oil I'animal a ete trouvc. Enfin, en Janvier 1856, dans une livraison de VOsteographie des edentes, venant de paraitre et publiee par M. de Blain- ville, il se trouve deux planches d'ossements du squelette interne et externe de divers glyptodons, parmi lesquels il cm est plusieurs qui n'avaient pouit encore ete figures , mais qui ne sont accompagnes d'aucun renseignement ; il n'y a qu'une simple explication des figures. (1) Proceedings of the Geol. soc. of London, 27 feb. 1839. 76 DESCRIPTION d'u.X NOUVEATJ GENRE Ici se termiue rensemble des trouvailles faites des restes de glyptodon, dlioplophorus pf de schistopleurum doiit les debris de cuirasses ossouses out toujours ete confoudus en- semble et consideres coinme uoffrant qu'une seule et meine espece. Cependant M. Owen en reconnait quatre seulement qu'il decrit dans le Catalogue des fossiles du Musee des chi- rurgious de Londres, 1845, dernier ouvrage public sur cet intcressant mainmiferc fossile. CHAPITRE III DESCRIPTION DES ESPECES DC OEIfRB SCHISTOPLEURaM. REMARQUE. Avant de passer a la description des espectis des genres scliistopleurmn, glyptodon et hoplophorus , il est indispen- sable de faire remarquer qu'il est extremement ardu de fixer les cai'acteres specifiques d'apres les osselets isoles qui com- posent leur tegument osseux , quelles que soient d'ailleurs les differences qu'ils presentent; ce n'est que d'apres un ensemble de pieces prises sur diverses places de la carapace que cela dcvient possible. En cffet, ainsi que nous I'avons vu en decrivant I'enve- loppe testacee de notre schistopleurum typus , les osselets pris sur diflferentes places varient considerablement : r Par reininence centrale, qui est toujours moins grande, plus arrondie et lieaucoup plus Ijonibee sur le dos que sur toutes les autres parties ; plus grandes, presque concaves et hexagonales en avant, vers Fouverture anterieure, et ellip- tiques, ui: pen bombees, tres-grandes et tres-rugueuses vers d'edente fossile. 77 rouverture posterieure et le long des bords lateraux de la carapace ; 2" Par les eminences laterales de ces memes osselets, qui sont toujours d'autant plus grandes et moins rugueuses que Ton se rapproohe davantage des parties superieure et an- terieure de la carapace ; 3" Par les cavites piliferes, qui sont plus larges, plus pro- foudes et plus nombreuses sur le sonnnet vout6 que sur les parties laterales et antero-superieures. ¥ Eufni, la forme des osselets, qui est exceptionnellement quadiilatere dans la plupart des especes d'lioplophorus et de glyptodons et Test plus frequemment chez quelques schis- topleiu'ums, se remarque presque toujours telle ohez ceux situes sur les parties laterales, qui, en outre, sontsouvent coupes en bizeaux plus on moins prononces, tandis que les osselets hexagonaux ou pentagonaux , ou autres , n'ofFrent jamais cette troncature ojjlique et sont toujours places sur les parties laterales superieures ou dorsales de I'animal. Toutes les autres pieces n'oflfrant pas ces memes formes sont alors des tubeioules plus ou moins volumineux, vai'iant pom' la forme ; ils appartiennent au pourtour de la cai-a- pace ou a la partie inferieure de la serie des plus gros tu- bercules qui bordent I'ouverture caudale, avec lesquels ils sont articules et destines a retrecir le diametre de cette ouvertm'e; ou bien meme ils font partie de la queue. Enfin, les autres fragments de formes iusolites appai-- tiennent au casque qui couvrait la tete, comme chez les tatous, ou a la queue des schistopleurums. Les fragments de queue des glyptodons proprement dits sont toujours casses irregulieromeut. Ces CtU-acteres, joints a I'epaisseur relative des osselets, peuvent servir d'excellents guides pour leconnaitre la place approximative qu'ils pouvaient occuper sur I'animal. Ainsi done, nous insistons sur cette observation que, tant que Ton n'aura pas de pieces prises sur diverses parties de 78 DESCRIPTION D'iIN NOUVEAU GENRE la carapace des edeiitcs eii question , il sera presque impos- sible de fixer avee certitude los especes traiiclioes; ce qui conduit uaturellemeut a engager les persounes qui auraieut quelques pieces isolees qui diffcreraient seusiblement des des- criptions faites dans cet opuscule, de les decrire, sans omettre d'en donner exactement Tepaisscur, en les figurant de gran- deiu' naturelle ; par ce inoyen , on parvieudi'a avant peu a rectifier des erreiu's, probablement des doubles emplois pour une memo espece dccriti; sous plusieurs uorns ditfe- rents d'apres des osselets proveuant de places diverses sui' I'animal. Ensuite, Ton connaitra parfaitement la forme et la structure exterieure de la cai'apace de ces interessants et bizarres animaux ; et alors seulement Ton aura de bomies et completes descriptions qui permettront de dresser un catalogue exact de ces antiques habitants de I'Amerique du sud. Premiere espece. — SchJstopleurum t ypus , L. Nodot. G'est I'espece qui a ete reconstitute au Musee de Dijon et dont la carapace a ete ci-dessus decrite dans les plus grands details. EUe a ete trouv6e sur les bords de la riviere Lujan et a ete dounee au Musee de Dijon par M. le vice-amiral Du- potet. Deuxieme jsp^ce. — Scbistopieuium gemnnatuin , L. Nodot. G'est I'espece dont la macboire iuKiieure ainsi que l;i queue (1) out etc nioulees pour completer le scbistopieu- ium typus. 1^1) Sous le ii» 3 de la yluiiche I de VOstdogrnphie , il se trouve irois anneaux ri^unis de I'extriSmit*? de l.i queue de ceUe espece. Mais cetle figure est t.r6s-inexacle, ayanl 616 dessiii6e avant le nettoyage de la pi6c:; au Museum. d'edentk fossile. 79 La carapace de cette uouvelle espece est deci'ite sur deux grands fragments conserves au Musee d'histoii'e naturelle de Paris. Nous donnons la figure du plus grand reduite au sixieme, pi. 8, fig. 1 et2^ de notre atlas, etfig. 2, pi. I, de V Osteographie . La taille de cette belle espece etait apeu pres la meme que celle du schistopleiuum typus. Le premier echantillon triangulaire , fig. I, offre sur la partie courbee qui correspond a I'ouverture caudate une serie de onze gros tubercules inegaux, de meme forme et de meme grosseur que ceux de I'espece precedente ; mais ils sont legerement comprimes lateralement, ce qui les fait pa- raitre plus allonges. Leur surface est egalement rugueuse ; ils ofirent aussi une pointe obtuse au milieu de leur masse, qui n'a pas du tout la forme pyramidale sujjtetragonale de ceux du glyptodon clavipes. Les osselets qui composent cette carapace offrent tons une eminence centralo tres-grande, rugueuse, toujours globu- leusc et subh(''mispherique , dont la grosseur et la convexitt' vont croissant en se rapprochant du bord posterieur de I'ou- verture caudate. La partie centrale de cette derniere serie ■ d'osselets devieut si considerable , qu'elle prend I'aspect de gros tubercules globuleux et inegaux qui s'articulent immc- diatement avec les tubercules coniques, ce qui forme alors un double rang marginal au bord posterieur de cette ca- rapace. En outre , il existe sous la courbure de la serie des gros tubercules mai'ginaux , fig. 2, meme planche , une suite de petits tubercules de formes et de grossem-s tres-irregu- lieres, mais generalement coniques, disposes lesuns a c6t6 des autres , de maniere a retrecir I'espace plus on moins large qui existe toujouis entre la carapace et la naissance de la queue de tons les animaux de cette famille. II est lieu- reux qu'ils aient et6 conserves en place sur cet echantillon ; sans cela il eut ete impossible de retrouver I'endroit oil 6taient places sur I'animal ceux que Ton posst^dait de I'es- 80 DESCRIPTION d'un NOUN'EAU GENRE pece pr^cedeute. M. Owftii ne pai'le pas de cette particula- rity, qui lui a ecliappi'! ; il est certain cependaut que le gln> todon clavipes en etait ^galement pourvu ; c'est ce qu'il est facile de verifier par les fortes asperit^s cp.ii existent toujoms aux pai'ties inl('rieures et pres des sutures des gros tubercules qui bordent Touverture caudale des geni'es dyp- todon et schistopleurum ; elles servaient de point d'attache a ces petits tubercules supplementaii'es. Le second ecbautillon , dout la forme est aussi triangu- laii'e , n'a pas moins de trente centimetres de cote. La sur- face en est trs'-s-rugueuse. Lemineuce centrale des osselets qui la composent est toujours circulaire , plus ou moins cou- vexe, et occupe la plus grande partie de la surface de ces osselets. On voit aussi, comme dans le schistoplemuun typus, les cavites qui recevaient les l)ul])es des polls. Les osselets sont de formes extremement variables, et los sutures out une disposition tres-prononcee a former des lignes droites ; la cassure d'un des cotes correspond a cette disposition. Ces lignes di'oites sont evidemment le commen- cement des segmentations laterales caractcristiques du genre . Get echantillon etait pris sur le cote, ce qui est attested par son epaisseur, beaucoup "uoindre que celle du precedent ecbau- tillon. Tons les bords de cette cuirasse portaient probablement aussi des tubercules de meme forme que ceux du scbisto- pleurum typus, et notammeut a la partie infero-posterieure, ou il en existait d'ideutiquemeut semblables ; nous ne les avons pas vus, mais M. de lilainville les a figures dans YOs- teograpkie, pi. I, fig. 2. Cette cuii'asse osseuse appartient a un individu tres-adulte; ce qui est demontre par sa grande epaissem-, par I'etat an- kylose des sutures et aussi par la m&cboire infi^rieure, dout les couronnes des dents sont usees presque jusqu'a I'os. La queue de cette belle espece etait composee d'anneaux yerticilles, caractere qui entraine toujours la disj^xtsition aux d'edente fossile. 81 fissures, ou commencement de bandes, dans la carapace. C'est cette queue qui a ete moulee et afTublee au schisto- pleurum typus, attendu qu'elle etait en tout identique a celle de ce dernier animal. II sera toujours facile de distinguer les osselets separes de cette espece , parcc que leur eminence centrals est tou- jours circulaire et globuleuse, tandis que toutes les autres especes qui portent cette meme partie circulaire ou elliptique nel'ont jamais bomb6e ou spheroide ; en outre, cette espece porte toujoui's deux series de gros tubercvdes marginaux au bord de I'ouverture caudale de la carapace, tandis qu'U n'en existe jamais qu'une seule dans tons les autres glyptodons que nous connaissons. Ces ecliantillons viennent de I'etage du crag des environs de Buenos- Ayres, et ils ont etc donnes au musee de Paris par M. le vice-amiral Dupotet. Troisi^me espece, — Schistopleurum tuberculatum, nobis. ( Atlas, pi. 9, fig. 6 et 7.) Glyptodon tuberculatus , Owen. Sous les n»' 558 et 559, M. Owen s'exprime ainsi dans le Catalogue des fossiles du Musee des chirurgiens de Londres. N» 558 : « Un fragment de la carapace d'un cU-madillos gigantesque presque aussi grand que I'espece precedente (glyptodon clavipes) , mais different des autres en ceci , que chaque osselet a sur la sm'face exterieure plusieurs ele- vations sepai'ees par des canaux etroits qui donnent I'as- pect d'un tissu encore plus serr6 ; sur chaque osselet il y a quarante ou cinquante tubercules , et chaque tubercule a la surface ponctuee ; cette espece pourrait porter le uom de glyptodon tuberculatus. » N" 559 : « Un fragment de la carapace du glyptodon tu- berculatus dans lequel les osselets ont la forme carree, pi. 9, fig. 3 , et les sutures pen \ isibles meme du cote de XcoU., ScUncet, 2» «e'rie, I. V, l!i56. 6 82 DESCRIPTION d'uN NOn'EAU GENRE la surtaco interieuro ; poiutaut, los tuborcnlcs do la surlaoo extt'rieure pi-eseuteut des rigolcis trc'S-profondos. Mais la grandeur et la forme de ces tubercules soiit tellemciit res- semblautes a celles de I'espece precedente, qu'oii pourrait soupeoiiner que la difierencc ue provient que de la portion qu'occupaient les osselets sur telle ou telle partie du corps. Cepeudant Uanalogii^ i'ond(Je sui' robservation attentive de la carapace du glyptodon clavipes, que uous avoiis eu I'occa- sion d'etudier, militent fortement centre cette supposition.)) Uue serie d'ecliantillons entre nos mains nous permet- teut de resoudi-e ce probleme. M. Owen n'a vu qn»^ des plaques formees d'osselets pris sur le dos et sur les parties laterales et suporieures de Tanimal. Les osselets du dos sont hexngonaux (n" 558), tig. li ot 7 de uotre atlas , plus ou moins allonges ; lis atteignent jusqu'a cinq centimetres; ils sont geueralement assez epais, mais beaucoup moins a proportion que ceux du dos dc toutes les autres especes du gem-e ( vingt-quatre ou vingt- cinq millimetres ) . Les series d'osselets places sur les cotes de la carapace s'allongent dans le sens horizontal ; deux des facettes se d6- veloppent incessamment aux depens des deux autres, et ils deviennent alors des quacWlateres semblables a rechantil- lon (w 559), pi. 9, fig. 3 de I'atlas. Cette disposition a former des lignes droites en se pro- noiiQant davantage aboutit, sur la partie laterale tout a fait inferieure de la cuirasse, a une large suture verticale. Les osselets carres-oblongs entre lesquels ces fissures exis- tent, sont coupes obliquement eu biseau do cliaque c6t(^, de maniere a pouvoir s'imbriquer, fig. 5 ; ce sont alors de vei-itables bandes rudimentaii'es, comme cela se volt dans le schlstopleurum typus, et cette segmentation est plus appa- rente encore et plus prolongee sui' la hauteur de la cai-a- pace que chez ce dernier animal. M. Owen ne peasait pas, d'apres robservation d(> la ca- D'eDE.NTE FOSSIl.E. 83 rapace clu glyptodon clavipes , que les osselets pussent va- rier au point tie ii'etie plus reconnaissables pour la forme; mais, si ce scrupuleux observateur avait eu a sa disposition la cuirasse du schistopleurum , il se serait certainement fait une idee plus juste, puisque, au contraire, cette modification des osselets est absolument n6cessaire pour former ces seg- mentations rudimentaires du corps de Tanimal, qui devien- nent caract»''ristiques du genre. Un ccliantillon entre nos mains, compose de sept osse- lets reunis, montre la forme de ceux qui existent au pourtour de I'ouverture posterieure de la carapace, fig. 9. Cette piece parait appartenir a la portion laterale de cette ouverture ; les osselets qui la composent sout tous hexago- naux, allonges, prescpie quadrilateres et uu pen bombes. Les trois du bord marginal , en outre, offrent une partie de leur surface plus saillante et semblable a un tubercule couique dont on aurait tronque le sommet presque jusqu'a sa base. Cette soi'te de cone, mal dessiue, va en aug- mentant de saillie sur les osselets de I'extremite inferieure du cintre a son sommet. La surface inferieure de ces sortes de tu])ercules ofFre aussi des asperites tres-saillantes , destinees a recevoir des tubercules plus petits qui remplissent Tespace entre la cara- pace et la queue on a leur servii'de point d'attache, fig. 10. Eiifin, nous avons sous les yeux une plaque de seize cen- timetres de c6t(>, ofl'rant six osselets hexagonaux tene- ment soudes cmsemble, qu'il est impossible d'en suivre exactement les points de sutures; c'est seulement a la surface inferieure que Ton pent en apercevoir des traces, pi. 9, fig. I . Toutes les eminences , au nombre de quarante au moins sur chaque osselet, out absolument le meme diameti'e et la meme saillie ; elles affectent toutes des formes polye- di-iques, depuis la triangulaire, qui est rare, jusqu'a I'liexa- gonale ; la pentagonale est la plus commune. Toutes ces 84f DESCRIPTION d'uN iXOUVEAU GENRE emiuences soat seusiblemeut concaves dcius leur milieu, qui est assez lisse. Eu outre, on remarque sui' ces memes sur- faces quelques points eufouces tres-petits et assez ii-regu- lierement places. Le systerae reticulaire, qui sillonne toute cette plaque et qui dessine nettement toutes les eminences, est fort I'eguUer; mais le fond eu est nial uui et assez ponctue , on n'y re- marque pas de cavites piliferes. La grande epaisseur de cette plaque (trente centimetres) et Fetat ankylose des sutures des osselets qui la composent, ainsi que leur grand diametre et I'alisence des l)ulbes pi- liferes, indiquent que I'individu etait parfaitement adulte et que cette plaque etait placee en avaut de la partie dor- sale de Taninial. Ainsi, si Ton compare toutes ces pieces avec celles de notre schistopleurum typus , on trouve absolument les me- mes dispositions dans la forme , la grandeur relative d(>s osselets et les saillies des ornements dont ils sont revetus. 1" Cliez Fun et cliez Fautre, les osselets antero-superiem-s sont grands, epais, hexagonaux, et offrent des eminences piano- concaves pen rugueuses, 2° Geux du dos sont de meme forme, mais les eminen- ces sont plus saillantes et plus bombees que les osselets precedents , mais aussi tres-semblables a ce qui se voit dans le schistopleurum typus ; 3° Enfin, tous les autres osselets pris sui' toutes les par- ties laterales inferieures de la carapace, se modifient de mauiere a devenir des quadrilateres a surface rugueuse, dont deux cotes sont coupes en biseaux , comme tous les osselets qui composent les bandes on commencements de bandes des schistopleurums , pi. 9, fig. 5. M. de Blainville a figure dans V Osteographie un petit groupe de plaques hexagona- les de cette espece sans aucune designation (1). (I) La carapace, quoique trSs-petitP, du tatou mataco, A'Azara [Toly- peutes conurus, Is. Geoffrey Saint-Hilaire), pi. 9, fi^. 8 de I'atlas, offre n'EDENTE FOSSILE. 85 DESCRIPTION DES DIVEHSES ESPBCBS DV OENRE QLTPTOOON. Premiere esp^ce — Glyptodon clavipes, Ow. (PI. U de notre atlas, et Oste'ographie , pi. I, fig. 1.) Nous reproduisons ici textuellemeut la description qu'a donuee M. Owen (Catalogue des fossiles du Musee des chi- rurgiens) de cette espece, qui doit etre consideree comme le type du genre auquel elle appartient , en raison de son etat de conservation presque complet et aussi parce que c'est la premiere espece decrite et la plus generalement repandue. Void les dimensions de la carapace : pieds, pooces. M. mitlinn. Longueur en suivant la courbure du dos. 5 7 1 700 En ligne droite en suivant la corde de Tare 4 8 1 420 Largeur en suivant la courbure du mi- lieu du dos 7 4 2 335 Largeur en ligne droite en suivant la corde de Tare 3 2 f 078 Largeur de la partie posterieure .... 1 8 508 « Les osselets qui composent cette carapace portent sur leur surface exterieure une eminence centrale , large, sub- pentagonale ou subcirculaire , entouree generalement de cinq ou six disques plus petits ; les unes et les autres sont rugueuses, mais principalement celles qui sont vers la cii-- conference. Dans les osselets qui sont pres des bords de la cai^apace , I'eminence centrale est plus grande , tandis que cependanl la plus grande ressemblance avec celle da schistopleurum tuberculatum par la forme variee des osselets qui la composent, et surtout par les nombrenx tubercnles dont lis sont d(5corL^s. Ce tatou n'd que Irois bandes form6es d'osselets carries, nombre exceptionnel chez les tatous ; ce qui semble indiquer an passage au schistopleurum tu- berculatum. 86 DESCRIPTION d'uN NOUVTAU GENRE celles qui sont formoes par li's tubercules de la ciiToufe- i-ence dimiimt'iit ou disparaisseiit completoment vers le bord aiiterieur; les eminences du mUicu se dilatent en avant et en arriere et forment des iigures oblongucs ; au contraire , plus pres du bord posterieur, les eminences s'a- vancent ang-uleusement en dehors; les osselets, dans la partie posterieure, sont les plus gros, et ils out uue figure de boucliers peutagonaux. « Aucuu de ces osselets n'est moditie, comme 076). « Des terrains tertiaires des pampas pres de Rio-Matanza, dans le district de Canuelas , a vingt milles au sud de Bue- nos-Ayres. » Deuzi^me esp^ce. — Glyptodon Owenii, L. Nodot. (Atlas, pi. 10, lig. 3 el 4.) Nous d^crivons cette espece d'apres une plaque carree de trente centimetres de diametre et de couleur rougeatre. Les osselets qui la composent out une forme tantot pcntagonale, tant6tliexagonale,pl. 10, iig. 3. Le diametre des plus grands est de six centimetres, et celui des plus petits de cinq ; leur surface est rugueuse, mais sans asperites ; ce sont des ponc- tuations plus ou moins lai'ges et lougues qui determineut ces d'edente fossile. 89 rugosites. Toutes les Eminences des osselets sont absoliiment de meme elevation, et toutes out regulierement uue sorte de depressiou coucave a leur centre ; les eminences laterales sont au uombre de sept ou huit sur chaque osselet ; I'emi- nence du milieu est circulaire ou subpolyedi'ique ; elle occupe a peu pres le tiers du diametre total ; toutes ces sail- lies sont nettement separees par des sillons de meme lar- geur dans toute leur etendue et uu peu rugueux au fond. On voit aussi dans ces sillons les cavites des bulbes piliferes ; on en compte jusqu'a six autour de I'eminence centrale, mais elles sont peu larges (au plus trois millimetres). Cette plaque parait avoir ete prise sur la partie laterale superieure de la carapace , ce qui est inilique par son epais- seur, qui est de quatre centimetres ; I'individu etait tres- adulte, fig. 5. Cette espece, qui a beaucoup de rapport avec le glyptodon clavipes par la forme des osselets qui composent sa cuirasse, par la disposition de I'eminence centrale, qui est toujours large et concave, en differe sensiblement par toutes les eminences laterales et auti'es, qui sont toutes de la meme elevation et toutes egalement concaves, comme cela se voit dans les parties antero-superieures de la carapace du reticn- latus, pi. 10, fig. \ ; mais elle differe de ce dernier animal par la grande I'egularite des eminences centrales, toujours subcirculaires, et par les eminences laterales, relativement plus petites et de formes moins irregulieres ; tancfis que les memes parties d'osselets, dans le reticulatus, ne sont jamais circulaires et souvent plus petites que les laterales, et diffl- ciles k distinguer de ces dernieres quand les osselets sont r^unis en plaques. Malgre ces differences, nous n'etablissons cette espece qu'avec hesitation; nous avons a dessein clioisi et mis en regard les deux osselets qui se ressembleut le plus sur nos eehantillons, pour pouvoir saisir plus facilemenl les carac- teres de ces deux especes, pi. 10, fig. 3, glyptodon Owenii, et 90 D£5?cRirTiOA" d'u.n .nouveau ge.nre fig. 4, glyptodoii davipes. Ges osselets etaut absolument de uieme epaissinir, fig. 5 , et Ics cavitos piliferes eii uombre et en proportiou aeiublables, piouveraieut aussi qu'ils pro- vieiineut d'uue meme place sur deux carapaces d'especes differentes. Cependaut, daiis le casou ces echautillous ne foi- meraient qiiiine seule ot meme espece , on serai t conduit a peuser que la fig. 3 scrait uu osselet pris sur une partie laterale supero-auterieure, tandis que le secoude, lig. k, pai' la convexite des eminenees laterales, appartiemb-ait a uue partie voisiae dudos et posterieure; mais alors sou epaisseur serait faible. Eufin , nous possedons plusieurs beaux mor- ceaux de I'armure osseuse du glyptodou davipes , de qua- raute centimetres de cote , pris sur plusieurs places de la carapace, et aucun n'offre ce caractere de depression con- cave, tres-sensilile sur toutes les eminences laterales et cen- trales a la fois. Nous avons cru rempiir un devoir impose par la recon- naissance en dediant an savant profcsseur Owen mie belle espece qui se rapproche beaucoup de celle quil a nomm»?e davipes , type le plus tranche, qui doit servir de point de comparaison avec les autres especes du genre. L'echanlillon provieut des pampas de Buenos- Ayres et a ele doune an Musee de Dijon par M. le vice-amirol l)u- potet. Troisi^me espece. — Glyptodon ornatus, (hi-, (Catal. du Musec des chirurgieiis de Londres.) Sous le n" 534 du Catalogue cite, M. Owen s'exprime ainsi : « Une partie de la carapace contenant quatre a cinq osselets dermaux dune espece plus petite de glyptodou, glyptodon ornatus. « La surface exterieure des osselets est relativement plus unie, et le disque du milieu plus petit compai^ativement aux disques de la circonference, qui sont au nombre de sept sur d'edente fossile. 94 chaque osselet et dounent a la surface exterieure la forme d'une rosette, » pi. II , fig. 6 de I'atlas. Gette espeee, tres-rapprochee du glyptodon clavipes, en differe par la petitesse de Temineuce oentrale des osselets et par Fabsence de depression concave et de ponctuations au centre de cette ineme eminence. « Get echantillon provient de Rio-Matanza , a vingt lieues au sud de Buenos-Ayres. » Ne coimaissant pas I'cpaisseur de cette placp^ie, qui iia pas etc indiquce , ni I'etat des sutures des osselets , il n'est pas possible de savoir a quelle place de la carapace elle pour- rait appartenu', et il nous semble difficile de pouvoir etablir la caracteristique d'une espeee qui a tant de ressem- blance avec la plupart des autres du meme gem^e , sur un echantillon aussi exigu qui pourrait peut-etre appartenir a un jeune individu, ce qui expliquerait ses differences dans les proportions et dans I'etat lisse de ses surfaces. Ouatri^me espeee. — Glyptodon reticuiatas , ('!". (Catal. du Alusee des chirurg. de Londres.) Sous les u"^ 536 et 557 du catalogue cite, on lit : « La tig. 1 represente une portion de la surface de la carapace du glyptodon reticulotus , dont les osselets out Icminence cen- trale anguleuse et de la meme grandeur que les osselets margiuaux , lesquels soiit ordinairement au nombre de six ; tout I'exterieur de la carapace offre cette meme disposition, excepte probablement a ses bords et aupres d'eux , les os- selets etant sdlonnes par des canaux en maniere de reseau. » La fig. '2 du meme ouvrage montre I'epaisseur de deux osselets ankyloses de la meme carapace, de -45 millime- tres. Avec cette simple description , il n'est guere possible de distiuguer la place que pouvait occuper cette plaque sur 92 DESCRIPTION d'uN NOUVEAU GEiNRE I'animal. D'apros la figure que nous reproduisons , pi. tl, fig. , les eminences centrales et laterales des osselets nous paraissent plates , peu rugueuses et recouvertes de nom- breuses pouctuations de formes diverses; le systeme reticu- laire semble assez i^egulier dans la largeur et dans la pro- fondeur des chenaux. Eiifin, ii existe sur cette plaque deux ou trois cavites piliferes d'un petit cfiametre, caractere qui, joint a son epaisseur de 45 miiliinetrcs, pent faire supposer que cette piece provient de la parti o laterale supero-ante- rieure de la cuirasse. Nous possedons un echautillon identique avec oelui ci- dessus decrit; inais il ofFre de grandes cavites piliferes de 8 milUmetres de diametre , variant de une a quatre au pourtour de reminence centrale de chaque osselet , ce qui, joint a son epaisseur de 30 a 35 millimetres, indiquerait que cet echantillon serait place aussi dans le voisinage du dos de I'animal. Cet echantillon fait partie du Musee de Dijon et a ete donne par M. le vice-amiral Dupotct, comme venant des environs de Montevideo. Enfin, nous avons vu d'autres ecliantillons dont les osse- lets ont a peu pres la merae forme et les memes dimen- sions que ceux ci-dessus decrits. Les eminences centrales et lateralcs se ressemblent au point qu'il est quelquefois tres- difficile de les reconnaitre les unes des autres sur ces grands echantillons. Toutes sont de memes saillies, mais legerement concaves; leur surface est aussi peu rugueuse, mais sensi- blement ponctuee irregulierement ; la forme des Eminences centrales varie beaucoup, elle est toujours polycdrique, t/itragonale , pentagonale, liexagonale , heptagonale. Les eminences laterales varient egalement et preiment a peu pres les memes figures, mais plus frequemment cependant celles qui sont le moins compliquees; elles ne sont pas toujours espacees d'une maniere tres-reguliere ; les canaux qui ferment ces separations sont tantot serres, tantot larges. DEDENTE FOSSILE. 93 ce qui doime au tissii letie.ulaiie uue sorte de desordre assez apparent, pi. 10, fig. 1 et 1 bis. La plaque qui a servi a la description a trente millime- tres d'epaisseur, fig. 2 , ce qui montre qu'elle etait voisine des parties laterales anterieures de I'animal ; en outre , elle provient d'un individu tres-adulte, toutes les sutures etant parfaitement soudees au point de ne pouvoii- distinguer leur point de jonction. Les rugosites de toute la surface supe- rieure des osselets peuvent avoir en partie disparu par I'effet du grattage du depot calcaire tres-dur et tres-resis- tant qui recouvrait entierenient les osselets. Nous avons vu une grande partie de la carapace de cette grande espece ; mais cette cuirasse n'ayant pas ete nettoyce , il a ete impos- sible de s'assurer si les caracteres restent les memes sur toute son etendue. Ces echantillons offrent assez de rapport avec ceux du glyp- todon reticulatus, Ow., par la largeur a pen pres egale des eminences centrales et laterales des osselets, par leur forme polyedrique, leiu" irregularite, et peut-etre meme par le pen de rugosite de leur surface ; mais elles ne different reellement que parce que toutes ces eminences sont concaves , et par le tissu reticulaiie, beaucoup plus large et un peu irregu- Uer. Nous ne croyons pas ces difierences sufiisantes pour former deux especes; ce ne sont probablement que de simples passages provenant de places diver ses sur la carapace, V Ainsi, pour nous, la cuirasse du glyptodon reticulatus est aussi grande que celle du glyptodon clavipes ; les parties laterales autero-superiem'es seraient formees d'osselets a eminences concaves, tandis que les surfaces infcrieure, moyeinie et supero-dorsale posterieure offiiraient ces pieces plates ou tres - legerement bombees ; disposition qui se re- trouve la meme dans la plupart des especes de glyptodons et meme cliez quelques autres edentes cuirasses fossiles. L'Osteogrujjkie repr^sente I'une de ces plaques sans au- cune indication; nous la reproduisons pi. 10, fig. I bis. 94 DESCRIPTION d'uN NOITVEAU GENRE Ces debris de carapaio, do coulcur blanchatre, provicn- nent du crag des cuvU'ons de Montevideo; ils font partie de la collection du Museiun de Paris, qui les a recus de i\I. Villaidebo. Cinqui^me espece. — Glyotodon subelevatus, L, Nodot. (Atlas, pi. 11, fig. 1.) Cette espece devait avoii' uue taille moindre que celle du glyptodon clavipes. Les osselets qui composeut rechautillon sous nos yeux, sont tons liexagonaux, a cotes plus ou moins allonges, ce qui fait presumer qu'ils peuvent varier beau- coup dans leui' forme siu- des ecliantillons piovenant d'au- tres parties de la carapace. L'emiuence eentrale occupe la uioitie du diametre des osselets, et elle est aussi plus saillante que celles du pourtour. La surface de cette eminence een- trale parait un peu concave par la presence de gros points enfonces et souvent rapprochcs au point de se confondre et de prendre alors I'aspect d'une petite crevasse crateri- forme. Les eminences laterales sont mal dessinees, a peine circouscrites, legeremeut bombees et un peu moins saillan- tes que ue Test l'emiuence eentrale. Le sy.steme rt'ticulaire, qui entoure toutes ces eminences, est assez peu distinct ; il se confond avec des points enfonces et des ondulations u-rcgulieres subrayounantes qui parteut du pourtour de Teminence eentrale. En outre, il existe sur chaque osselet plusieurs cavites servant a rinsertiou des polls rares, ce qui contribue encore a effacer ce systeme re- ticulaire, deja peu apparent. La plaque sur laquelle est bas(^e cette description , n'a que quinze millimetres d'epaisseur, fig. 2 , ce qui montre qu'eile a ete prise sur le cote de I'animal; le peu de solidity des sutures unuonce que I'individu u'etait point arrive a I'age adulte. Cette espece pourrait etre confonduo avec le glyptodon DEDENTE FOSSILE. 95 clavipes, auquel elle ressemble par remiueiice ceiitralc des osselets, qui est un peu concave; niais elle s'en distingue facilement, parce que cette partie mediaue est plus saillante que les laterales , lieaucoup moins uettement dessiuee dans son pourtour par un reseau de canaux moins regulierement creus6, beaucoup moins sensible et se confondant meme avec des sortes de I'adiations des parties lateiales des osse- lets ; caracteres tres-tranches qui ne se voient pas dans le clavipes. \J Osteographie represente deux de ces plaques tres-lege- rement differentes, sans aucune indication. Get echantillon provieiit du crag de Montevideo et fait partie de la collection du iNluseum de Paris , qui I'a re(;u de M. VUlardebo. Sixieme esp^ce. — Glyptodon elevatus, L. Nodut. (Atlas, pi. 10, fig. G et 7.) L'echantillon qui sei't a la description de cette espece a quarante-sept centimetres de longueui' ; il est assez enci^oute pour nuire a la description rigoureuse de tons les details qui le caracterisent ; sa couleur est jaunatre. Tons les osselets qui composent cet echaiitillon sont hexa- gouaux et pentagonaux ; ils u'ont guere que deux centi- metres de diametre ; ils varient un peu dans leur forme et dans leur proportion ; cepeudant il existe , au milieu de la longueur de I'echantillon , plusieurs series d'osselets dont les formes deviennent plus quadrilateres et pentagonales ; ils sont aussi d'un diametre moins grand encore. L'emineiice centrale occupe plus de la moitie de la surface de I'osselet ; elle est assez saillut lui auraient etc donnees des clavicules et cette facilite si remarquable d'executer les mouvements de pronation et de supination , faculte qu'il partage avec tous les animaux de I'ordre auquel il appartient , et qui , pcpilibre verticalement, sonttous plus on moins grimpeurs on fouisseurs ; tandis que tous les grands animaux equili- bres horizoutalement et qui vivent de substances vegetales , les ruminants et les pachydermes par exemple, sont tou- jours prives de clavicules et de ces mouvements de rotation des OS de I'avant-bras. Cependant, et comme exception, il s'en trouve quelques-uns qui semblent former une sorte de transition et qui , quoique prives de clavicules, jouissent ce- pendant des facultes rotatives des membres thoraciques : les ours, les blaireaux, les renards, etc., ou en ont quelque ■"aible rudiment, comme les chats, les Uevres, etc.; mais ilors ces deruiers sont toujours grimpeurs ou fouisseiu's. 'ette observation vient done encore a ra])])ui de notre opi- nion et inonlre que iKitrc nniinni , ^7 fnrlii)ri , drv;iil jiosse- d'kdentk fossilk. 1^1 der cette deriiiere faculte a un degre sinoii plus tort, au inoiiis egal , puisqii'il possedait des clavicules qui , tout en augmentant la force de ces membres anterieurs, comple- taient cette faculte enleur donnant uue plus grande adresse. Le train de derriere, alors bien different pour la forme de celui de devant , a du etre organise d'une maniere toutc speciale pour soutenir la masse d'un poids considerable : aussi le pied , dans sa structure tout exceptionnelle , n'offre, comme I'a tres-bien fait observer M. Owen, rien dans la classe des mammiferes qui lui ressemble. Tons les os quile composent sont courts , tres-plats et agences de maniere a presenter la plus grande solidite ; la jambe tout entiere ressemble aunpilier massif; le tOjia et le perone, tres-forts, sont sondes ensemble anx deux extremites ; les cretes tres- saillantes ainsi que les impressions musculaires qui existent sur tons les os de la jambe, et enfin la presence des trois immenses trochanter, temoignent de la puissance des muscles qui mettaient en mouvement ces pai'ties et des efforts con- siderables que faisait habituellement I'animal pour porter une lourde charge et se soutenir dans ses diverses positions, siu'tout quand il voulait se servir de ses membres anteriem s poiu" une fonction speciale toute differente de la marchc ordinaire. Enfin , si les pieds anterieurs n'etaient destines c[u'a la marche et a supporter une masse enorme, on sc demanderait alors pourquoi ils n'ojBfriraient pas un ensem- ijle aussi considerable que ceux de deri'iere, etant plus petits que ces derniers, selon les fig. 21 et 31 de la pi. II de YOsteographie : car le poids du corps de Tauinial serait reparti d'une maniere uniforme pour cette seule fonction. Ainsi done, les glyptodons et les schistopleurums, par la disposition tres-solide du train de derriere, par leurs queues lourdes et inflexibles, par le mouvement vertical des ongles anterieurs, par la mobilitc et la force relative du train de devant ot di^ celni du derri<''re, rappellent ce qui se voit ch(V. la plupart des rongeurs et quelques autres 122 DEScnirTiON d'un nouveau genre aiiimaux eipilibrcsverticalement, grimpeursou fi)uisseurs. Si maintenant Ton recherche I'usage d'unc pareille dis- position chez lesschistopleuruins, les glyptodons et les ho- plophorus, on trouvera qu'elle etait indispensable pour ac- compUr la fin a laquelle ces animaux etaient destines, la recherche de leur nourritiire et la reproduction de I'espece. Le poids portant tout eutier sur Ic train de derriere, lais- sait Ubres les membres anterieurs de ces massifs animaux, qui avaient alors toute faciUte pour gratter le sol et en extrau-e quelques racines dont ils faisaicnt leur nourriture , ou bien poiu' s'appuyer contre le tronc de gros vegetaux dont ils broutaient probablement aussi quelquefois les feuilles et les bourgeons; pom- soutenir la masse enorme de leur corps, qui, dans cette position oblique, tendait toujours a tomber en avant ; ou bien enfiu , en flechissant un peu les doigts, ainsi que cela a lieu chez la plupart des animaux de cetordre, se servir de leiu-s mains comma une sorte de crochet tres-commode pour saisu' les tiges des ve- getaux flexibles, les attirer a eux en les coiu'bant pour en manger les parties superieures ou sont toujours places les fleurs et les fruits. Enfin, cette disposition etait ^galement indispensable dans I'interet de la reproduction de I'espece, qui n'aurait pu s'ef- fectuer que trcs-difficilcment si I'animal n'eut pas ete soli- dement cramponne avec ses memljres anterieurs sur la cara- pace tres-large et trcs-bombce de la femelle, ainsi que cela a lieu chez tons les animaux dont le corps est protege par una cuirasse voutee. Le schistopleurum, comme le glyptodon, n'executait que des mouvcments asscz Icnts , ainsi que cela avait lieu aussi chez les megatheriums, les scclidotheriums , lesmylodons, etc., grands et lourds mammifcres du meme ordre avec les- quels ils avaient une ccrtaiuc ressemblance dans la char- pcntc osseuse et I'usage t\o. la queue. En general, Imis les mammifeios dr Irrs-giaiidf' laillo . d'edknte fossile. 123 les elephants, les rhinoceros, les hippopotanies , meme Ics girafes, ne se nourrissent que de substances vegetales et lie sont pas d'haljiles coureurs ; le trot chez eux est rare, et quelquefois precipite chez la girafe ; mais la marche a pas lents est jdiis specialement Icur allure la plus habituelle (l). A priori, cette lenteur du glyptodon et de ses congeneres indique qu'ils devaient se nourrir specialement de substances vegetales ; la vitesse n'est donnee aux animaux herbivores que pom- eviter la dent de leurs ennemis ; or, ces ^dentes, se sentant suffisamment proteges par leiu" enorme cmrasse, u'avaient aucune crainte ; le besoin de fuir etait pour eux sans utilitc ; la nature, toujours prevoyante, se montre econome dans la repartition des forces , sage dans la distri- bution des instincts et logique dans ses inoyens, A posteriori, la forme et la structure des dents du glypto- don, du schistopleurum et de I'hoplophorus confirment cette opinion et montrent I'unite de but dans la fonction de tons les organes de ces animaux. En effet, la surface triturante de ces dents est plate et bor- dee seulement au pourtour, legerement ondulee , ainsi que sur I'axe central, par une substance plus dure. Ce carac- tere seulsuffit pour trancher la question et montrer qu'elles n'etaient pas faites pom* inciser des chairs et broyer des os. Mais le point difficile est de savoir si Tanimal mangeait seu- lement les tiges et les feuillesdesplantesherbaceesetautres, les racines bulbeuses et les fruits des graminees , ou indis- tinctement toutes ces substances, commc le font les grands pachydermes. Cette derniere hypothese parait la plus probable ; void les motifs les plus simples a I'appui de cette maniere de voir ; (I) Le chamean fait exception; cr6(!; pour traverser d'iinmenses d/'scrts, il a liPP fncnlti^s qni liii sunt proprrs, tout r'XfeplionneUos. 124 uEsciurTioN d'un .n'Ouveau genre 1" Tons les mammifeies, les ruminants par exeniple, qui viveut presque exclusivement d'herbes ou des bourgeons des arbres, outtous, au moiusaFune desmachoires, des incisives propres a couper ou a arracher ces substances alimentaires ; tandis que la presque totalite des edentes, et specialement les genres glyptodon ct scbistopleuriim, n'en ont pas. 2° Toutes les molaires des herbivores et phytophages of- frent presque toujours des collines et des vallons plus ou moins prononces , composes de croissants tres-saillants ou d'asperites aigues, moins desjiuees a broyer qu'a inciser fi- nement les feuilles et les tiges berbacees un pou ligneuses. Celles de nos animaux n'ont rieu qui ressemble a cette dis- position. EnoutrC; comment uoscuii'assespourraient-ils couper une tige un pen ferme, mie branche d'arbre, avec des dents plates et presque unies? Cela ne serait pas possible. Chez les castors, les pores-epics, etc., cbez lesquels ces organes sont plats, il existe de nombreuses circonvolutions de I'email qui font saillie et qui aident a divisor les suljstances Ugneuses avec facilit6; mais les tiges plus grosses et plus resistantes encoi'e sont coupees par les fortes incisives dont ces ani- maux sont pourvus. jNIais, dira-ton , cette nourriture etait celle du mylodon, dont la forme aplatie, la simplicite ct la grosseur des dents se rapprocheut beaucoup de celles de vos edentes; et cependant ils n'avaient pas d'incisives. Oui, sans doute ; mais cet animal bizarre possedait, comme I'ai etl'uneausescongeneres aujourd'hui vivants, d'enormes canines coupees en sifflets qui lui permettaient de trancher avec plus de force ct de facilite les tiges et les branches d'arbresles plus resistantes. Les dents du mylodon, comme I'a tres-bien fait observer M. Owen, sont composees d'une moindre quautitc d'ivoirc que celles du glyptodon ; ce dernier animal offre huit dents de chaquc cote de la machoire , tandis qu'il n "y en a que VITdexte fossiie. T^'t ffiiq chez le mylodon. Ce caractere, joint a la pi-esenee des cretes musculaires plus prononcees sur le crane, indique des muscles temporaux plus puissants et une force mastica- trice relativement plus considerable , par consequent une nourritui'e plus resistante chez le glyptodon que chez le premier de ces edentes. Cette nouriiture ne pouvait done etre alors que des tubercules et des graines, ou d'autres fruits dont la consistance etait plus grande que de simples bourgeons d'arbres ou des plantes herbacees , mais jamais de branches un peu fortes, puisqu'il n'aurait pu les couper. Si maintenant Ton suppose toutes choses egales chez le glyptodon et le cheval, comme I'activite de la digestion et la deperdition des forces organiques, supposition tres-admis- sible si Ton se reporte a la vie paisible de ces deux animaux a I'etat de liberte au sein des pampas de I'Amerique , Ton arrivera encore au meme resultat. En effet , si Ton tient compte de la grandeur du cadre masticateur ou de la sm'face tritm^ante de toutes les dents reunies, on verra que celui des glyptodons et des schistopleu- rums correspond a peu pres a celui du cheval (1); ce der- nier animal est a peu pres moitie moins volumineux que le premier; or, s'ils mangent Fim et I'autre dans un temps donne, vingt-quatre heures par exemple, exactement les memes substances et en quantite egale, les edentes en ques- tion ne seraient pas sustentes; car ils n'auraient absorbe proportionnellement que la moitie de ce qui leur serait ne- cessaire pour entreteuir la A'ie d'une masse orgauique une fois plus considerable. L'on est done force logiquement d'admettre une nom^ri- ture plus substantielle que de simples feuilles de plantes (1) Chez les 6dent^s en question, ce cadre renferme huit dents de chaque c6t6, et par consequent il est plus long que celui du clieval, qui n'a que six molaires de chaque c6t6; mais ce dernier animal I'a plus large; en outre, il possede aussi des incisive3,ce qui donne une sur- face tritiirante li^-^ale et une puissance masticatrice semblable. l-2{j UKSCRll'TION I)'l'\ NOUVEAU GENUE herbacecs dausle regime halntuel dii glyptodoii ct dii schis- topleiiruui, afin d'avoir sous uii volume egal ime plus grande quautitd do matiere nutritive. Les dents aplaties du cheval, comme celles encore plus unies de I'elepliant, resseniblent a une meule dont elles font I'office pour broyer plus specialement des graines, des fruits de toute espece, des feuilles, des tiges et des racines tres-variees. Get aplatissement cxiste aussi ct d'une maniere plus prononc6e encore cliez nos 6dentes, ce qui indique pai- analogie que leur nourriture devait etre a peu pres semblable ci celle de ces deux genres d'ani- maux. Mais on salt que , si le cheval et les autres mammifercs a dents plates ne sont nourris qu'avec des plantes herbacees, bientot Us per dent une partie de leur force , les jambes leur refusent le service; une nourriture variee, les fruits des graminees surtout, leur deviennent indispensal^les ; la sur- face triturante, aplatie sans aucune cavite profonde, a ete evi- demment faite dans le but de broyer ces substances. Les dents du glyptodon, comme celles des sdustopleurums, presentent les memes caracteres ; ces animaux devaient done aussi aimer les aliments varies , et il est parfaitement evident que les racines bulbeuses et les fruits des graminees et autres, toutes matieres extremement nourrissantes, ctaient pins specialement la nourritm-e qu'ils rechercliaient de pre- ference , sans pour cela negliger entierement les bom*geons, les feuilles des arbreset les tiges herbacees; ils etaientadmi- rablement organises pour se procurer cette nourriture, qu'ils la prisscnt soit dans la terrc avec Icurs membres an- terieurs, soit a une hauteur maximum de trois metres, qu'ils pouvaient facilement atteindre avec la bouche, etant portes sur le train de derriere et appuyes sur la queue ; mais cette derniere position nc pouvait etre que trcs-exceptionnelle, car ces animaux, quoique equilibres verticalemont, se tfou- vent places sur les coniuis de cctt(" division et fornient le 1 D'jiBENTE FOriSU.E. 427 passage a ceux organises pour uu autre systenied'cquilibre. II est extrememeut facheux que la partie anterieure du crane manque a notre ecliantillon ; il eiit etc curieux de confirraer encore cette observation par les organes de pre- hension, qui ne pouvaient assurement resider dans un de- veloppement du nez, non prolonge en forme de groin comme chez le sanglier et ne portant pas une trompe ru- dimentaire comme chez le tapir et le megatherium. Chez le sanglier, dont les membres thoraciques sont de- pourvus de mouvement de rotation et dont la forme des ongles ne lui permet pas de fouiller le sol, cette faculte a ete remplacee par un groin mobile d'une grande puissance, qui lui fouruit les moyens de labourer la terre avec la plus grande facilite ; les tubercules et les racines de toute nature sont mis a decouvert , et ses longues incisives , implantees presque horizontalement dans la niachoire infcrleure, se trouvent modifices de maidere a devenu- des organes de prehension naturels tres-commodes; en outre , cette faculte est encore augmentee par une forte langue charnuc tres- retractile ; alors le developpement des levres est reste sans importance chez cet animal. Mais chez le glyptodon et le schistopleurum, qui ne possedaient point d'incisives, point de trompe , ni de boutou- servant d'organe de prehension, ainsi que cela a lieu chez tons les animaux qui, comme eux, ont le cou tres-court, rclcphant , le mastodonte , le tapir, le sanglier, le megatherium, etc., on se demande quel ctait I'organe qui remplissait cette fonction indispensable a ces massifs animaux dont la tete , extrememeut raccourcie, sur- tont chez le schistopleurum , etait comme tronquee en avant. Nous n'hesitons pas alors a penser que cette faculte residait tout entiere dans les parties charnues , les levres ct la langue, comme cela a lieu chez presque tous les ani- maux qui ont une nourriture semblable a celle de ces edentes. En effet, les quatre larges trous mentonniers que I'on I'28 DEriCKU>TIU.\ d'u.N NOLVEAi: Oli.NUE voit oliez le glyptodou el le scliistopleuiuin ilouaaieiil pus- sage a des nerfs puissauts et a de vastes vaisseaux qiii abou- tissaient a des levres charnues , evidcmment douees d'une grande euergie musciilaire et d'une grande mobilite , aiiisi que cela a lieu chez les petites cspeces de paresseux modeines, le rhuiocei'os, le cheval, etc., aiiimaux qui out ces trous tres- grauds, taudis que chez ceux dont les levres out peu de sen- sibilite et de developpement , le sauglier par exemple , ces memes ouvertures sont , au coutraire , presque uuUes. Mais I'organe par excellence ipii remplissait cette fonction chez nos edentes etait evidemnieut la langue , qui , a cet effet , a du etre forte, tres-large et douee d'une grmide sensibi- lite, ce qui est atteste par Tecartement des ai'cades den- taires. Chez les animaux pourvus d'une trompe, la langue et les levres sont reduites a leur plus simple expression ; niais dans le glyptodou ou le schistopleurum , au coutraire, ou la bouche est tres-large, la langue, qui est toujours comme moulee dans cette cavite , devait etre a la fois tres- forte , chaiuiue, lai-ge et douee aussi d'une grande seusibi- lite , et I'absence d'incisives lui perniettait d'allonger cet organe beaucoup en dehors de son nuiseau sans cprouvcr la moindi-e ditliculte dans ses mouvements de va et vient. Toutes ces facultcs sont attestees aussi par la grande largeur des trous condyliens anterieurs, qui, comme nous I'avons vu precedemment lors de la description du crane, donnaieut passage a des nerfs d'lme grande puissance, destuies aux divers mouvements de cet organe de prehension. Ce grand developpement des ti'pus condyhens existe aussi chez le my- lodon, etcc caractere a tellemeut frappe M. Owen, que ce savant u'a pas liesite a en tirer pom' cet animal les memes consequences que nous le faisons aujourd'hui pour les glyp- todons et ses congeneres, animaux du meme ordre , qui ont tant de rapport et de ressemblance dans leur organisa- tion et dans leurs mceurs , quoique lours formes extf'rifiH'es d'edente fossile. 129 soient tres-differentes. Cette puissance inusculaire des levres chez tous les animaux de I'ordre des ^dentes , dout le mode de nourriture est a peu pres le meme qiie celui des glypto- dons et des schistopleurums, se trouve confirm^ aiissi d'une nianiere evideiite par rexisteuce de I'enorme et singuliere apophyse dependante de I'arcade zygomatique que pos- sedent exclusivemeiit ces mammiferes cuirasses , ainsi que les megatheroides et les bradypoides, apophyse dont les cretes proeminentes et les sui'faces rugueuses indiquent la puissauce des muscles qui s'y attachent et qui meuveut leurs levres ; aussi ces animaux I'ont-ils d'autant plus vo- lumineuse qu'ils font de ces organes cliarnus un usage plus frequent dans la prehension des aUments ; et la plupart des tatous du meme ordre , mais dont le regime est tres-diflfe- rent , en sont-ils depourvus et n'ont-ils des levres que peu developpees et tres-peu mobiles. Cette observation, sur laquelle nous insistons, devient de la plus haute utilite quand il s'agit de determiner la force relative de ces organes charnus , si importants pour la connaissance des moeurs des animaux fossiles. Ainsi done, notre animal, apres avoir mis a decouvert quelques racines ou tubercules en fouillant le sol avec ses membres anterieurs, se saisissait de cette nourriture non avec samachoire, qui s'oppose a cette fonction , mais avec ses levres et sa langue reunies et parfaitement approprieesa cet effet , comme cela a lieu chez la plupart des mammi- feres phytophages. Ainsi, par toute sou organisation, le schistopleurum reuuissait des facultes tres- varices carac- teristiques de divers ordres et de plusieurs families, des pachydermes, des rongeurs, etc. Qu'on nous permette de rapporter ici un fait qui offre quelque analogic avec ce qui se passait chez le glyptodon et le schistopleurum quand ils voulaient se procurer I'ex- tremite des plantes dont ils mangeaient les fleurs, les fruits et les bourgeons. Ce fait se passe tous les jours sous nos Acai.y Sciences, 2« se'rie, t. V, i856, 9 130 DESCRIPTION D'lX .XOl'VEAU GEXRE yeux chez les campagnols , petits rongeurs de nos contrcos qui causent des degats considerables dans certaines amines. En 1854, les plaines de la Cote-d'Or, au bord de la Saone, etaient comnie labourees par des millions de ces animaux, quise creusent des galeries souterraiiies a quelques centimetres de profondem', dont les circonvolutions se ra- miiiaient en tous sens presque a la surface du sol. On re- marquait, en outre, des espaces de plusieurs dizaines de metres ou il ue restait absolument rien ; les herbes sem- blaient litteralement avoii" ete fauoh6es r^gulierement A quinze centimetres a pen pres au-dessus du sol. Ayant pris la nature sur le fait , voici ce qui se passait : Tanimal, trop petit pom' attcindre ime bauteur moyenne de ciuquante centimetres ou se trouvent les graines des v6- g^taux dont il fait sa nourriture, se tient assis sur son train de derriere et attire a lui avec ses petites pattes les tiges tres-flexibles des plantes dont il veut manger les graines ; mais sices plantes offrent une plus grande resistance, etsi ses forces ne lui permettent pas de pratiquer cette ma- noeuvre, il se dresse alors sur ses pattes de derriere en al- longeant le plus qu'il pent celles de devant, qull appuiu centre le corps de la plante ; on dirait qu'il cbercbe ci mon- ter jusqu'au sommet du vegetal en faisant une suite d'ef- fortspour s'en rapprocher le plus possible ; mais, ne pouvant y parvenir, il se decide eufin a couper la tige a la bauteur ou il pent atteindre , etant elev6 sur ses pattes de derriere et appuye legerement pai- I'extremite de sa queue qui, dans cette position vertical e , porte .sur le sol , et (jui , a cet effet, est tres-com'te comparativement a celle des autres ron- geurs de la meme grosseur, mais dout les habitudes sont dififerentes; une fois la plante tombee, I'animal en mange la graine ou I'emporte dans la retraite qu'il s'est creus6e sous terre. Cette maniere de proceder semble rappeler ce que lai- saient quelquefois les glyptodons, les hoplophorus et les d'edente fossile. 134 schistopleurunis ; seulement, leur haute stature leur per- mettait d'atteindre facilement rextremite des plantes, les fleursetles graines, qu'ils saisissaieiit avec leurs levres et la la»gue , sans etre obliges d'en coupef les tiges a une hau- teur reguUere; mais ils devaient aussi, pour se sustenter completement, detruire des vegetaux de toute espece sur uue surface considerable. II serait done cui-ieux de confirmer e« fait en jetant un coup-d'oeil rapide sur ce qui existe aujourd'hui a la surface du sol que ces animaux habitaient ; nous devons penser, ainsi que cela est adniis, que la vegetation actuelle n'est pas sensiblement differente de ce qu'elle etait alors. Le glyptodon et ses congeneres les schistopleurums et les hoplophorus aimaientapaitredans le voisinage des fleuves, des rivieres, des lagunes d eau douce et des etangs qui exis- tent tout le long des ruisseaux iiombreux pen encaisses s-graiides ; raulcrieuic oflre line coupe trausversale en forme d'ovale, la posterieure en forme de coeiir. L'espece qui a servi a etablir ce genre est de la taille d'lm lapin. « 3° Chlamydotherium , Lund , represente en grand le genre Euphractus, Wagl., (roneoubert. Buff.); sa cubasse est a peu pres la meme, et toute son osteologio, excepte celle des extremites , montre la plus grande analogie avec celle de Y Euphractus gilvipes , 111.; la composition des mains et des pieds est celle des cacMcames, avec des proportions plus grosses ; aussi cet animal n'a-t-il que que quatre doigts aux mains. Le systeme dentaire se rapproche encore plus de ce- lin de I'encoubert, en ce qu'il est muni de dents incisives (quatre en liaut et six en bas); mais les molaii'es s'ecai-tent beaucoup , par leur forme , de celles de tons les tatous vi- vants, en ce qu'elles sont tres-grandes , tres-comprimccs sur les cotes et offrent une large surface plate on enfoncee dans son milieu pour la trituration ; cette structure les rap- proche des dents des paresseux^ et particulierement de celles du genre megalonyx. « L'espece la plus commune de ce genre (C. Humboldtii) etait de la taille du tapir; mais il en existait une autre (C. giganteum) qui egalait les plus grands rhinoceros. « HoPLOPHORUS, un des plus extraoi-dinaii-es de cette I'a- mille {Loricata , 0\v.) par les proportions lourdes de ses es- peces , par sa taille gigautesque ainsi que par la singuliere combuiaison de differentes organisations qu'il preseute, nous fait avancer encore d'un pas vers la famille des pares- seux. Ces animaux etaient armes, comme les tatous, d'uno cuirasse qui couvrait toutes les parties du corps en dessus , et qui etait composce de petits ecussons hexagones , excepte sur le mUieu du corps, ou ces ecussons prenaieut la forme carree et se rangeaieut en bandes transversales immobiles. Les OS du tronc ainsi que les grands os des extremites sont encore {res-seniblaldes n cenx des tatous. et pavticuliere- riCHISTOri,EURUM , GLYPTODO.X , liTC. 1-49 meiit a ceux des cachicames ; mais les os cjiii composent les pieds presentent un tel raccourcissement et un tel apla- tissement des faces articulaires , qu'ou iie voit lien de sem- Jjlable ailleurs et qii'oii ne conceit pas comment de tels pieds ont pu servir a fendre la terre. Aussi la forme des dents montre que ces animaux n'ont pii se nourrir que de substances vegetales, et probablement paissaient-ils a la maniei'e des grands pacliydermes ; les molaires ressemblent, pour la forme , acelle du capibara, dont elles se distinguent par leur structure simple ; une particularite tres-remai- ({uable qu'offre I'osteologie de ces animaux, est d'avoir Far- cade zygomatique munie d'une branche descendante, ca- ractere regarde jusquici comme exclusivement propre aux paresseux. « Ce genre extraordinaire m'a oftert jusqu'iei deux es- peces (1), Fune et Fautre de la taille d'un boBuf (H. Eu- phratus etH. Selloi). Feu Sello a trouve dans la republique d' Uruguay des fragments d'un squelette de cette derniere espece qui ont ete decrits par MM. Veiss et Dalton, a Berlin. » Nous ne parlerons ici du gem-e Pachytherium que pour mcmotre, n'etant point assez connu, puisque M. Lund lui- meme, n'ayant eu a sa disposition que quelques os des pieds qui rappellent a la fois ceux des tatous et ceux des pa- resseux, appelle de nouveaux renseignements sur I'animal ; mais celui-ci etait plus lourd et plus grand encore que les hoplophorus. II n'est pais meme certain que ce colosse por- tait une cuirasse osseuse comme tous ses congeneres de la meme tribu. Nous ferons remarquer que la denomination d'hoploplio- rus, qui, pour M. Owen, est synonymede glyptodon, doit (1) Plus lard , Ic meme auteur en menliotma une troisiemc du Bresil, sans l.i d(5crire dans sa Fanne , sons le nom d' Hoplophorus minor. ( VX >€L^'^ ETUDES ZOOLOGIQUES SUR LA FAMILLE DES ICHNEUMONIDES PAK M. BRUIiXiE ARTICLE PREMIER. De la distribution des Ichneumonides en series. Depuis un assez grand uombre d'aimees les zoologistes ont porte leur attention sur la disposition que presentent les differents groupes d'animaux a se laisser partager en sei^ies. II ne s'agit pas ici de ce que Ton a appele pendant long- temps la serie lineaire , s'etendant d'une mani'-re plus ou moius continue de riiomme aux animaux les plus inferieurs. Sans abandonner ce point de vue, on a cru reconnaitre que les diverses parties de cette s6rie unique se pretaient a uue sorte de dedoublement plus ou moins complexe , d'oii nais- sait ce que l"on a appele les series paralleles. L' etude de ces series partielles a ete abordee a differents points de vue, et il se publie aujourd'hui peu de travaux zoologiques sans que leurs auteurs n'en fournissent les elements, quelque- fois meme h leur insu. C'est qu'eu effet les series sont dans la nature, et que tout examen sufflsarament approfondi les fait ressortir du travail lui-meme. J'avais deja, des 1846, indique quelque chose de sem- blable au sujet des Ichneumonides. « II semble , disais-je 172 ETUDES ZOOLOGIQUES aloi's (1), que les deux types de Pimpla et d'Ophion consti- tuent une serie de genres qui trouveut leurs analogues dans la s6rie voisine , representee par les Cryptus et les Ichneu- mon. » Je ne developpai pas d'ailleurs cette idee, qui ne fut jet^e la qu'en passant, comme un temoignage en faveur d'uu ordre de faits dont M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire avait indique la portee. A la page prec6dente du meme volume, car je me trouve oblige de le citer de nouveau, se presente cette autre remarque : a Les Xorides et les Xylo- nomus semblent se rapporter Aussi bieu aux Cryptus qu'aux Pimpla, » II en resulte manifestemeut qu'il y a dans les Ichneumouides , si toutefois la donnee est exacte, les 616- ments de trois series dififerentes, savoir : les Pimpla et les Ophion d'une part, les Cryptus et les Ichneumon de Tautre, et, de plus, les Xorides et les Xylonomus. Je Favoue, je fus embarrasse pendant quelque temps de ces trois series. J'avais ete frappe, ainsique je I'avais public anterieurement (2), d'une sorte de dualite qui me faisait croire cl I'existence, dans chaque famille ou groupe d'ani- maux, de deux series seulement. Au contraire, d'autres observateurs admettaient plus de deux series. J'abandonnai le sujet, laissant au temps, c'est-a-dire a des observations nouvelles, le soin d'y apporter quelque eclaircissement. J'aivuparaitredepuis plus d'un travail dans lequel se trou- vent annoncees des series partielles, sans que leur nombre semble avoir pr^occupe les auteurs. Cette marche a sa raison d'etre. II fautdes pierres pour I'edifice ; I'architecte viendra ensuite. C'est done au titre de materiaux que j'apporte aujour- d'hui mon tribut. Je le presente tel que me le fournit Texa- men attentif de la grande famille des Ichneumonides. Ainsi que par le pass6 , j'y recomiais trois groupes principaux. (1) Hymdnopt^res des Suites h Buffon de Roret, t. IV, p. 76. (2) Annates des Sciences naturetles, 2« st5rie, 1. 17. SUR LA FAMILLE DES ICHNEUMONIDES. 173 Toutefois^ si ccs mernes groupes persistent, ils semblent devoir etre modifies , et jc puis les asseoir sur des donnees doiit je n'avais pas eu d'abord la notion. II y a , en effet, trois series dans les Ichneumonides ; mais elles ne sont pas composees tout a fait des memes elements que ceux que j'avaisreconnus d'abord. U se presente bien d'une part une s6rie formee par le groupe des Pimpla et par celui des Ophion ; mais il n'y a pas que cela. II s'y ajoute aussi les Tryphon , que j'avais laisses precedemment dans le groupe des Ichneumon. De plus, il faut y joindi-e encore certains genres que j'avais laisses, a I'exemple de Gravenhorst, dans le groupe des Crypttis; tels sont, par exemple, les Phyto- dietus. Ainsi modifiees, je retrouve les trois series. Voyons quels sont leurs caracteres. Je laisse de cote I'etat pedicul6 ou sessile de I'abdomen ; ce caractere ne m'a conduit a rien. II se retrouve dans les deux series principales. Je neglige encore la consideration tiree de la longueur de la tariere. Outre que ce caractere ne convient qu'aux femelles, il varie beaucoup dans les trois series. J'aborde I'examen des ailes, et je trouve dans ces organes quelque chose de plus general, s'appliquant aux deux sexes et presque partout aux divers individus des trois series. C'est la petite cellule du milieu de I'aile de devant , celle que j'appellerai simplement Vareole, avec Gravenhorst, qui me semble devoir jouer le role essentiel dans I'etablissement de chacune des series. Cette areole forme un triangle tron- que dans les Cryptus et les Ichneumon. EUe est quelquefois carree ou meme pentagonale dans quelques-uns de ces groupes d'insectes. Dans ces differents cas on peut la consi- derer comme tronquee. EUe se trouve quelquefois tres- reduite ; quelquefois meme elle n'existe pas , mais alors on en voit la place : c'est I'atrophie de la nervure exterieure qui semble lafaire disparaitre. — Dans les Pimpla, dans les Tryphon, dans certains Ophion , Tar^ole est triangulaire et 17-i ETUDES ZOOLOGIQUES entifTo : le plus ordinairemeut le triangle qii'elle forme est irregulier ; quelquefois ineme il est tres-reduit. De meme que dans la serie precedente, I'areole disparait aussi ct j us- que dans les divers individus d'une espece. Ici encore on reconnait que I'absence de I'areole vient du defaut de sa nervure externe ; qu'on la substitue par la pensee, et I'areole reparait. — 11 n'en est plus de meme dans les groupes de la troisieme serie. Ici point d'areole , mais nul moyen de la restituer ; c'est en cela surtout que consiste le caractere de cette serie. D'ou vient ce caractere? II est du simplement a la disposition des nervures de I'aile , disposition telle que le lieu de I'areole est occupe par la rencontre de quatre nei*- vures. Si I'on regarde, par exemple , I'aile d'un Xylonomus on d'un Xorides , ou bien encore celle d'un Crypturus , on reconnaitra facilement cette disposition (1). Voila done les trois series caract^risees au moyen d'un orgaue facile a observer et dont I'importance est bien con- nue dans toutes les families d'hymenopteres. Dans plus d'un cas douteux, la consideration do I'areole m'a mis sur la voie et m'a aide soit a rapprocher des genres que les auteurs avaient eloignes, soit meme a en reconnaitre d'autres que je n'avais pas encore observes. EUe a done, a mes yeux, subi I'epreuve de I'experience. Si, lorsque I'areole n'existe pas, on est embarrasse au sujet de la figure qu'elle devrait pre- senter, on a recours alors aux differcuts caracteres tires de la forme de Tabdomen, de celle des antennes, etc. La cbose est quelquefois difficile , mais la difficulte est inberente au sujet. Apres bien des recheiches, je n'ai rien trouve de plus general que le caractere tii'e de I'areole. Son absence offre (1) II existe iine maniere assoz simple de d^finir cette disposition. Elle vienl du prolongempnt, soit en arriere, soit en avant, de chacune des deux parties de la nervure sous-marginale. (Voir la fig. A de la pi. 1 de I'ouvrage d^: Gravenhorst. L'art^ole Ij disparaltra si Ton effectue ces deux prolongeinents. ) SUR LA FAMILLE DES ICHNEUMO.NIDES. 175 cela de remarquable, qiie tantot elle est due a I'atrophie de la nervure externe, comme dans les vrais Acoenites , par exemple , tant6t a la disparition de la nervure interne , les Ophion. C'est done un trait cavacteristique de certains groupes que le mode d' absence de I'areole ; il fournH une donnee nouvelle a ajouter a celles que I'on possedait deja. Ce fait semble compenser le pen de fixite de I'areole dans certaiues especes. Des trois series qui se presentent dans les Ichneumonides, deux sont tres-riches en especes. Ce sont les series dans les- quelles I'areole existe virtuellement ou en realite ; ce der- nier cas est de beaucoup le plus frequent. Latroisieme serie, celle dans laquelle I'areole ne serait ni virtuelle ni reelle, se compose d'un petit nombre de groupes. Us offrent cela de remarquable, qu'ils reproduisent , les uns ou les autres, quelques groupes des deux grandes series. J'insiste surcette disposition, parce qu'elle me parait avoir une certaine im- portance. Eu effet , cette reproduction plus ou moins mar- quee de certains termes des deux autres series parait donuer a celle-ci lavaleur d'une serie ty pique, si je puis m'exprimer ainsi, puisqu'elle presente les termes de transition d'une serieal'autre. Elle resume, en quelque sorte, les caracteres de chacune des deux autres series. Onpeut, par consequent, la cousiderer comme une serie centrale, ou, si Ton veut, comme le milieu d'une seule et meme grande serie, dont les deux autres formeraient les aHes. C'est, pour en choisLr un exemple en dehors des Ichneumonides, ce que Ton pout observer dans la classe entiere des insectes , si Ton en par- tage les differents ordres, ainsi que le font la plupart des naturalistes , en deux groupes ou series , renfermant d'une part les insectes dits masticateurs, et de 1' autre les insectes suceurs. Ici se trouve un centre de serie se rattachant manifestement aux deux autres : il est represente par les hymenopteres , dont les organes buccaux sont, comme on le sait , intermediaires a ceux des deux autres series. 17fi ETUDES ZOOLOGIQUES SUR LES ICHNEUMONIDES. Gette (Uspositiou en series partielles, susceptibles par ce qu'elles out de commun de se laisser reuuir en une serie unique, me parait applicable aux autres classes d'animaux ainsi qu'aux di verses families dont elles se composeut. G'est une question que je me borne a indiquer en ce moment. Lobjet que je me propose aujourd'bui, c'est d'en faii-e I'ap- plication aux Ichueumonides , auxquels doit se boruer le present travail. Dans les articles qui vont suivre , j'examinerai successi- veraent cbacune des trois sei-ies, et je montrerai comment elles peuvent, aleur tour, se decomposer en sous-series, c'est- a-dire en series de deuxieme , de troisieme ordre , etc. Get examen nous conduira ainsi a I'etude des genres. ->«@^f"SB*©0^ OBSERVATIONS ENTOMOLOGIOMS PAR M. VAXiIiOT. Sur la Chryside enflammee. M. Vallot a ajout6 les observations suivantes a I'article de la Chryside enflammee mentionnee dans les Memoires de rAcademie imperiale des Sciences, Arts et Belles- Lettres de Dijon, annee 1852, joar^ze des Sciences, p. 88 et suiv. : M. Rouget, entomologiste distingue de notre ville, a troiive, au mois d'octobre 1853, deux nids de Chryside en- flammee sous une grosse pierre qu'il ne pouvait transporter ; il chercha a detacher ces nids, qui se briserent ; dans I'un d'eux , outre la larve de la Chryside enflammee , il trouva un follicule d'Ichneumonide contenant une larve. 11 est k regretter que M. Rouget n'ait pas conserve ces objets dans une boite pour les mettre dans Talcool. Surpris de la presence de deux insectes dans un meme nid, il vint me faire part de sa decouverte, dout je ne tai'dai pas a me rendre compte. On sait que la Chryside enflam- mee femelle , pour nourrir la larve qui doit sortii' de Toeuf qu'elle pond dans son nid , commence par Tapprovision- ner de chenilles qu'elle frappe d'engourdissement , atin de les consei'ver vivantes pour servir d'aliment a sa progeni- ture. D'apres cette habitude, il est facile de se rendi-e compte de la rencontre dans le meme nid d'une larve d'Ichneumo- nide avec une larve de Chryside ; il suflit de se rappeler que I'ceuf dont est sortie la larve d'Ichneumonide se trou- 178 OBSERVATIONS ENTOMOLOGIQUES. vait dans uiie des chenilles dnut la Glu'yside avail approvi- sionne le nid dans lequel elle devait deposer son ceuf. Cette laive d'Ichneumonide ayant exige moins de temps que celle de la Chryside jjour acquerir son etat parfait^ s'est convertie plus promptement en chrysalide que la larva charnue et bien poi'tante de la Chryside, qui rests plus long- temps dans cet etat. Ainsi , le brisement accidentel du nid de la Chi-yside en- flammee a fourni la preuve de Texistenee simultanee de deux iarves caruassieres sous la meme enveloppe et apparteuant a des genres d'iusectes differeuts et carnassiers Tun et I'autre. Si le uid n'eiit pas ete brise, il en serait sorti deux insectes differeuts, et il aurait ete alors difficile de se reudre raison de la coincidence de leur existence dans le meme nid, coin- cidence qui aujourd'hui se trouve facilement expUquee. La larve de la Chryside enflammee pent devenir la proie de celle du Cryptus cyanator, Graven, t. II, p. 442, indi- qu6 par erreur sous le uom de Cryptus violator. Mem. de I'Academie de Dijon, 1851, p. 90, lin. 23. « Les cocons suspendus a un fil, appartenant au Meteorus pendulator, sont attaques par un Chalcidite. » Annal. Soc. entom. de France, 1851, t. IX, p. 158. Je suis porte a croirc que la Chalcidite qui attaque le Meteorus pendulator est le Chalcis nain, Chalcis minuta. Reaumur, Hist, des insectes, t. II, p. 449, donne la descrip- tion d'une coque oblongue suspeudue a un fil assez fort, qui a trois a quatre pouces de longueur, Sur la fin de juin 1851, j'tii requ de M. Demermety une coque pareille attachee a une vrille de vigne ; de cette coque il est sorti en juillet uu hymenoptereque j'ai reconnu etre le Chalcis minuta, represente par Reaumur (1), vol. (1) Reaumur, Ins., i. 2, p. 434, pi. 35, fig. 13 el 16, donne la descrip- tion des coques, p. 437, desquelles est sorti I'lchneumon obscur, khneumon obscurus; Fourcrol, Geoffroy, 2, p. 333, n" 26. Encyclop. mith., Hist, nat., t, Vll, p. 208, n" 10, OBSERVATIONS ENTOMOLOGIQUES. 179 cit., p. 454, pi. 37, fig. 10-12 (bieii mieux figure dans le Diet. sc. nat., t. VIII, p. 69; Atlas entom., pi. 34, fig. 1, et Iconogr. du Regne animal de Cuvier, pi. 113, fig. 3, qui dit : « Ou j'Eiivu le plusde ces coques, c'est autour des nids desprocessionnaires »). Geoffrey, Hist, des insectes, t. II, p. 380, n" 15, parle de I'iusecte parfait sous le uom de Gnepe noire a cuisses pos- terieures fort grosses, appele Vespa femoralis par Fourcroi. Entom. Paris, p. 437 ; Vespa minuta , Liii., Sc. nat., p. 952, 11° 28; Chalcis minuta, Gmeliii, Syst. nat., p. 2742, n" 3; Encycl. method., Hist, nat., t. V, p. 439, pi. 5; Chalcis iiain, Latr., N. D. H. N., t. VI, p. 13 ; t. XVI, p. 34-35. On trouve I'insecte parfait sur la fleur des plantes ombel- liferes. « Get insecte est parasite ; la femelle depose ses oeufs dans leslarves de la lucilie (Musca) hemorroidale, qui frequente, eomme on salt, les matieres animales. » Ann. de la Sac. entomolog., 1841, t. X, p. 11-12. Aiusi, lalarvene seborue- rait pas a vivre seulemeut aux depeus des chenilles pro- cessionnaires. Reaumur, vol. cit., p. 450, pi. 37, fig. 1-9, parle d'uiie autre coque suspendue par un fil beaucoup plus court ; elle offrait une bande circulaire de couleur blanchatre sur un fond de cafe brun. Gette coque, detachee et placee sur la main, exerqait des sauts qui la portaient de huit a dix lignes, et quelquefois de trois a quatre ponces de I'endroit d'ou elle etait partie. De cette coque Reaumur a vu sortir un Ichiieu- nionide ; serait-ce celui mentionne sous le nom A' Ichneumon pendulus. Mull., Iclineumon suspenseur du Nouv. Diet, d'hist. nat., 2" edit., t. XVI, p. 42, dont la chrysalide sus- pendue par un fil est mentiomiee dans V Encycl. method., Hist, nat., t. VII, p. 141 ? La 2" espece de coque est remar- quable : 1° par la brievete du fil qui la suspend; 2" par la ceinture blanche qui I'entoure ; 3° par la faculte que possede la larve de faire sauter sa coque. Nouv. Diet, cite, p. 34-35. 180 OBSERVATIONS ENTOMOLOGIQrES. Cette coque serait-elle celle sigiialee par Degeer, et rappo- lee dausle Notw. Diet. cit6, p. 41? La faculti' de sauter dout jouissent certaiues lanes, soit libres, soit eufermees daus une coque , se remai-que dans les vers de froinage , larve de la Musca putris, Liun. ; dans la larve de la Piophila pefasonis , L. Dufour, Ann. Sc. nat., Zool., 18M, t. I, p. 365-368, pi. 15, fig. 13-15, pi. 16; dans ceUe d'un ^Afl^r/on, Dnges, Physiol, coinpuree, 1838, t. II, p. 152; daus celle du Nanodes tamarisci {\) , renferraee dans les ovaires du tamarisque. Observation faite ancienuement par Borel , comme je I'ai iudique daus les Mem. de I' Acad, de Dijon, 1840, p. 101, et regardee comme nouvelle dans les A/irt. de la Soc. entomoL, '•S^T, t. V, p. xciv. Sur la Simulie vernale. Daus les beaux jours de f^vrier et mars , lorsque le soleil donne et lorsque la temperatm-e est douce , on voit dans la campagne une espece de diptere volar sans bomdonnement autour de la tete des promeneurs ou autour de celles des per- sonnes qui sortent en pleine campagne , et qu'elle pour- suit d'une mauiere tres-importune ; elle frappe d'une facjon fort incommode les diverses parties du visage, s'insinue dans lesyeux, dans les narines et meme dans la bouche si les levres sont ecartees. Cette espece de muscide, qui par ait une des premieres avec une autre espece de tipulaire , est le Sitnulium puhescens,Meig., Dipteres d' Europe, t. I, p. 174, n" 6, ouvrage faisant partie des suites a Buffon. On recon- nait la Simulie vernale aux caracteres suivants : ailes larges, corps brunatre , aimeaux de I'abdomen bordes d'une cou- ronne de polls d'un blanc grisatre ; la longucui de I'insecte estde cinq millimetres. (1) Curmlio tamarisci, Gmelin, Syst. nat., p. 1783, n" 357. Hyperu tamarisci, Guv., Hegne animal, t. V, p. 82. OBSERV ATKINS EiN'TOMOLOGigUES. 181 On ignore oil se tient la larve de cet insecte, que Ton ne voit plus apres les mois (1) cites ci-dessus, et qui est bien different de la Musca vihnpennis, Meig., comme on peut le voir par ce qui suit : Sur la Musca vitripennis. Ueigen, Hitt. nalur. des insecles, Dipteres, par M. Macquart; Roret, 1838, t. II, p. 267, n»8. Les entomologistes qui ehassent an grand soleil de la canicule sout souvent importunes par une petite mouche qui s'acharne a les poursuivre et k se poser insolemment sur la figure et les mains ; elle y est sans doute attiree par I'appat d'une transpiration plus active doiit elle fait son profit. Gette meme mouche poursuit aussi et tourmente les bestiauXj en penetrant surtout dans leurs nariues. D'apres M. Macquart, cette espece fort commune, et con- uue de temps immemorial , serait le Plaxemyia Sugillatrix de Robineau-Desvoidy. Annales de la Soc. entomoL, 1851, t. IX, p. 67-68. Sur I'Araignee Diademe. A I'epoque on j'ai publie une note sur I'araign^e dia- deme, Petites Affiches de I'arrondissement de Dijon, 1824, p. 709, je n'avais pas encore acquis la certitude que cette araignee pouvait devorer sa toile. Depuis, j'ai acquis maintes fois la certitude de la faculte de cette araignee, et j'ai ete frequemment temoin de ce siugulier repas; en automne, il me suffisait de rompre la toile circulaire ; I'araignee en ramassait les fils , les reu- nissait en masse et les devorait. Chacun peut faire la meme observation. (1) Cependant, au mois d'octobre 1853, par une belle journ6e, j'ai 6t6 fatigu6 par la poursuite de cette Simulie, qui aurait alors une genera- tion vernale et une generation automnale. 182 OBSERVATIONS BNTOMOLOGIQUES. Sur I'Almendron. L'Almendron, est-il dit dans les Comptes rendus des seances de VAcademie des Sciences de Paris , \SA1, t. XXV, p. 302, « est la meilleure amaude que ron puisse manger et qu'on r^colte a Maze ; elle ne nous est pas conuue. » Dans les Comptes rendus cites, 1856, t. XXXIIl, a une stance du mois d'aout, on a lu une lettre de M. Vallot, qui avait fait voir a I'Academie des Sciences de Dijon des osselets ou noix du Bresil, ou chataignes d'Amerique, connues depuis longtemps et mentionnees dans le Musceum Wormianum, p. 181, sous les uoms d'Ahnendras de Peru, totoke ; dans Grew Muscemn regalis societatis, p. 189, aATC le litre : A stone figured into sphoerical triangle near two inches long ; dans le Musceum Kircherianum edente Philippo Bonanni, 1709, p. 238, n° 11, tab. 258, fig. 15, sous les noms : Amygcdae peruance , vulg. Almendas de Peru. Le Magasin pittoresque, 1856, p. 213, represente la feuille et le fruit du Berfholletia excelsa, Humboldt el Bonplan. L'arbre appele Almendron se trouve rappele plusieurs fois sous differents noms dans le Dictionnaire des Sciences naturelles, savoir : t. 1, SuppL, p. 126; tome 3, SuppL, p. 82; Attales, Attalea amygdcdina , Kunth, t. 4, SuppL, p. 80, Bertholletia. Le fruit de FAlmendron est aussi connu sous les noms de Juvias et d'Amande des Amazoues. 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